Le Sénégal ne manque ni de stratégies, ni de feuilles de route, ni d’ambitions dans le numérique. Ce qui lui fait encore défaut, c’est une véritable culture de l’exécution permettant de transformer les engagements en réalisations concrètes. C’est l’un des principaux enseignements du panel consacré à l’économie numérique lors de la deuxième édition du Forum de l’Entrepreneuriat et de l’Emploi (F2E), organisée par SeptAfrique Groupe au Noom Hôtel Dakar Sea Plaza autour du thème : « Le Temps de la Transformation : entreprendre, investir et innover pour bâtir le Sénégal de demain ».
Intitulé « Économie numérique, Fintech et télécommunications : accélérer l’innovation, l’inclusion financière et la compétitivité des entreprises sénégalaises », le panel, modéré par Ousmane Gueye, journaliste spécialisé dans les technologies de l’information et de la communication, fondateur du Tech Observateur et président du Réseau des journalistes sénégalais spécialisés en TIC, a réuni Antoine Ngom, président de l’Organisation des Professionnels des TIC du Sénégal (OPTIC) et Directeur général de GSIE Technology,; Momadou Ndoye, Directeur général d’Atos Sénégal ; Henri Ousmane Gueye, cofondateur et Directeur général d’Eyone Medical ; et Mouhamed Mahi Saikho Sy, Directeur exécutif d’Oumou Innov Hub.
Les échanges sont partis d’un constat largement partagé : au Sénégal, les engagements sont nombreux, mais leur niveau d’exécution reste encore insuffisant. Or, dans un secteur où les technologies, les usages et les modèles économiques évoluent extrêmement vite, la capacité à exécuter devient aussi importante que la qualité des stratégies elles-mêmes.
Les discussions ont ainsi plaidé pour le passage d’une logique d’annonces et de planification à une véritable culture du résultat, avec des priorités clairement identifiées, des responsabilités assumées, des calendriers précis et, surtout, des mécanismes permettant de mesurer régulièrement l’état d’avancement des projets.
Cette exigence d’exécution prend une importance particulière alors que les autorités sénégalaises ont engagé le déploiement du New Deal Technologique, nouvelle feuille de route de la transformation numérique du pays. Dans ce contexte, les attentes sont fortes vis-à-vis de l’État : il lui revient non seulement de définir la vision et le cadre réglementaire, mais également de créer les conditions permettant au secteur privé national d’investir, d’innover et surtout de grandir.
Faire émerger des champions technologiques sénégalais
La question de l’émergence et du passage à l’échelle de champions technologiques sénégalais a occupé une place centrale dans les échanges. Elle figurait d’ailleurs explicitement parmi les questions structurantes du panel : quels leviers actionner pour permettre à davantage d’entreprises numériques sénégalaises de conquérir les marchés africains et internationaux ? Et que manque-t-il encore pour qu’une innovation conçue à Dakar puisse être rapidement déployée à l’échelle continentale ?
Pour les intervenants, le Sénégal dispose de talents, d’entrepreneurs et d’entreprises technologiques capables de proposer des solutions compétitives. Mais leur croissance se heurte encore à plusieurs contraintes : accès aux marchés, financement du passage à l’échelle, commande publique, réglementation, disponibilité de certaines compétences et capacité à s’internationaliser.
L’État est particulièrement attendu sur la commande publique numérique, qui peut constituer un puissant instrument de développement des entreprises locales. L’enjeu est de permettre aux acteurs sénégalais de disposer d’un marché domestique suffisamment structurant pour construire des références, consolider leurs modèles économiques puis partir à la conquête des marchés africains.
Cette ambition rejoint directement les objectifs du F2E, qui entend promouvoir l’émergence de champions nationaux, renforcer leur compétitivité et accélérer la transformation numérique et l’innovation.
Les échanges ont également porté sur les infrastructures numériques, les data centers, le cloud, la cybersécurité, la souveraineté des données, les compétences, l’inclusion financière et les partenariats public-privé. L’ambition était notamment de faire émerger des pistes opérationnelles et de favoriser les coopérations entre entreprises technologiques, opérateurs, fintechs, banques, universités et institutions publiques.
Le F2E veut faire de la transformation une réalité économique
Au-delà du numérique, cette deuxième édition du F2E a voulu poser une question beaucoup plus large : comment transformer les ambitions économiques du Sénégal en entreprises, en investissements et en emplois ? Le Forum intervient dans un environnement marqué par plusieurs défis structurels, parmi lesquels le chômage des jeunes, l’inadéquation entre la formation et les besoins du marché du travail, les difficultés d’accès au financement des PME et les contraintes rencontrées par les entreprises souhaitant accéder aux marchés internationaux.
Dans son mot de bienvenue, Mouhamed Fall Al Amine, Président-directeur général de SeptAfrique Groupe, a insisté sur la nécessité d’approfondir la réflexion sur les défis économiques auxquels le Sénégal est confronté et, surtout, de faire émerger des réponses concrètes. L’ambition rejoint la philosophie générale du Forum : réunir acteurs publics, entreprises, investisseurs, institutions financières, structures de formation et porteurs de projets afin de faciliter le passage des idées à des entreprises viables et créatrices d’emplois. Le F2E entend ainsi agir comme un catalyseur de la transformation économique et de la création d’emplois.
Une allocution très remarquée d’Aminata Touré
La cérémonie officielle a réuni plusieurs personnalités du monde institutionnel et économique. Sont notamment intervenus Amadou Ly, président du Club des Investisseurs Sénégalais (CIS), François Cherpion, président d’EUROCHAM, Bara Diouf, Directeur général de la DGPU, avant l’ouverture officielle prononcée par Aminata Touré, ancienne Première ministre et Haut Représentant du Président de la République.
Les différentes interventions ont fait ressortir une même préoccupation : la transformation économique du Sénégal ne pourra pas être pensée indépendamment de la révolution numérique et des mutations profondes du marché du travail. L’un des sujets particulièrement débattus a été celui de l’adéquation entre les cursus académiques, la formation professionnelle et les nouvelles compétences recherchées par les entreprises. Dans un environnement bouleversé par le numérique, les métiers évoluent parfois beaucoup plus rapidement que les programmes de formation.
Les intervenants ont également appelé à relativiser la place traditionnellement accordée au diplôme. Celui-ci reste important, mais il ne constitue plus à lui seul une garantie d’employabilité. Les compétences pratiques, la capacité d’adaptation, la créativité, la communication, le leadership, l’esprit critique et, plus généralement, les soft skills deviennent déterminants dans les processus de recrutement comme dans la réussite entrepreneuriale.
L’intelligence artificielle, entre destruction et création d’emplois
L’intelligence artificielle s’est naturellement invitée dans les discussions. Son développement nourrit des inquiétudes sur la disparition ou la transformation de certains métiers. Mais les échanges ont également insisté sur son potentiel de création de nouvelles activités, de nouveaux métiers et de gains de productivité.
Le défi consiste dès lors moins à opposer création et destruction d’emplois qu’à préparer les travailleurs et les jeunes aux transformations qui s’annoncent. Cela suppose d’adapter rapidement les cursus, de développer la formation continue et de renforcer les passerelles entre universités, centres de formation et entreprises. Plus largement, les différentes interventions ont appelé l’État à considérer le digital non comme un secteur économique parmi d’autres, mais comme un vecteur transversal de transformation socio-économique, capable d’améliorer la productivité des entreprises, de moderniser l’administration, de favoriser l’inclusion et de faire émerger de nouveaux gisements d’emplois.
Le F2E s’inscrit précisément dans cette logique. Ses objectifs portent notamment sur l’employabilité et l’entrepreneuriat des jeunes, le renforcement des capacités des dirigeants et la création d’une coopération durable entre secteur public, entreprises et partenaires techniques et financiers. Au terme de cette deuxième édition, un message traverse ainsi aussi bien les débats sur le numérique que ceux consacrés à l’emploi, à la formation et à l’entrepreneuriat : le Sénégal dispose de stratégies, de talents et d’ambitions. Le défi est désormais de transformer davantage ces ambitions en réalisations. Après le temps des stratégies doit venir celui de l’exécution.