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SUNU Plastic Odyssey : recyclage, numérique et économie circulaire, trois regards sur une filière sénégalaise en construction

SUNU Plastic Odyssey : recyclage, numérique et économie circulaire, trois regards sur une filière sénégalaise en construction

Au Sénégal, la lutte contre la pollution plastique entre dans une nouvelle phase. Au-delà du ramassage des déchets, l’enjeu est désormais de transformer le plastique en une véritable ressource, capable de soutenir une industrie locale du recyclage, de créer des emplois et de faire émerger de nouvelles opportunités entrepreneuriales. Une dynamique dans laquelle le numérique peut également jouer un rôle, notamment dans la structuration de la filière, la mise en réseau des acteurs et le développement de nouvelles solutions.

C’est dans cette perspective que s’inscrit SUNU Plastic Odyssey, un programme mis en œuvre par Plastic Odyssey avec le soutien de l’Ambassade de France au Sénégal, des autorités sénégalaises et de plusieurs partenaires publics et privés. Lancé à Dakar le 4 juin 2024, le projet accompagne notamment le déploiement de micro-usines permettant à des entrepreneurs locaux de collecter, transformer et valoriser les déchets plastiques, tout en contribuant à structurer un écosystème autour de l’économie circulaire, de l’innovation et de l’entrepreneuriat.

Deux ans après son lancement, Le Tech Observateur croise les regards de trois acteurs directement impliqués dans cette dynamique : Assane Diop, Chef de la Division de la Prévention et du Contrôle des Pollutions et Nuisances au Ministère de l’Environnement et de la Transition écologique, Benoît Blanchet, PDG de Plastic Odyssey Factories  et Prigent Aymar, Attaché de coopération innovation et économie numérique à l’Ambassade de France au Sénégal.

Le Tech Observateur : Deux ans après le lancement de SUNU Plastic Odyssey, qu’est-ce qui vous rend aujourd’hui le plus fier lorsque vous regardez le chemin parcouru ?

Benoît Blanchet : Pour être très honnête, nous sommes encore très concentrés sur le travail qu’il reste à accomplir. Mais la fierté vient surtout des équipes et des partenaires.

Nous constatons la confiance des autorités sénégalaises, mais également celle d’institutions comme l’École polytechnique de Thiès, dont le président est personnellement très engagé. Aujourd’hui, des entrepreneurs se lèvent chaque matin pour faire fonctionner les usines que nous avons installées avec eux. Il y a également nos propres équipes : Plastic Odyssey compte aujourd’hui 35 personnes au Sénégal. Le Sénégal constitue véritablement un laboratoire pour nous. C’est notamment à partir de ce qui est expérimenté ici que nous développons aujourd’hui un savoir-faire qui peut ensuite être adapté ailleurs.

Prigent Aymar : Pour l’Ambassade de France, l’un des principaux motifs de satisfaction réside dans ce qui a déjà été construit, mais surtout dans la capacité du projet à fédérer. SUNU Plastic Odyssey est parvenu à mobiliser des acteurs extrêmement différents : des structures publiques, des entreprises privées, des collectivités territoriales, des établissements d’enseignement, des associations et des partenaires techniques.

C’est important parce que la problématique du plastique ne peut pas être traitée par une seule institution. Il faut agir à la fois sur la sensibilisation, l’entrepreneuriat, la formation, la collecte, la transformation et la création de débouchés économiques.

Assane Diop : Du point de vue du Ministère, nous constatons également des résultats concrets sur le terrain. Après deux années de mise en œuvre, plusieurs entreprises contribuent déjà au recyclage et à la valorisation des déchets plastiques, notamment à Saint-Louis, Kidira et Kédougou. D’autres projets sont en cours et devraient permettre d’accroître progressivement le nombre d’acteurs engagés dans cette filière.

Les données dont nous disposons permettent également d’établir qu’environ 100 tonnes de déchets plastiques sont traitées chaque mois dans le cadre du projet. Nous sommes donc déjà dans quelque chose de très concret. Et c’est important parce qu’un projet environnemental doit également pouvoir démontrer son impact sur le terrain.

Le Tech Observateur : L’ambition n’est plus seulement de débarrasser les villes du plastique, mais de transformer le déchet en ressource économique. Comment construire une véritable filière sénégalaise et pourquoi cela nécessite-t-il de mobiliser autant d’acteurs ?

Assane Diop : Pour le Ministère de l’Environnement et de la Transition écologique, la lutte contre la pollution plastique occupe une place centrale dans les politiques environnementales. Un projet comme SUNU Plastic Odyssey arrive à point nommé parce qu’il contribue directement au développement de la filière de valorisation et de recyclage des déchets plastiques. Il s’inscrit pleinement dans les orientations définies par notre département.

L’enjeu est maintenant de structurer une filière complète, performante et durable : collecte, tri, transformation, recyclage et valorisation. Pour cela, nous devons nous appuyer sur une gouvernance partagée, une coopération étroite entre les acteurs publics et privés et une mobilisation continue des ressources techniques, financières et humaines.

Benoît Blanchet : C’est précisément toute la difficulté du sujet. La problématique des déchets est complexe parce qu’elle concerne énormément d’acteurs. Il y a celui qui produit l’emballage, le consommateur, celui qui collecte le déchet, celui qui le trie, celui qui le transforme, celui qui fabrique un produit fini et, ensuite, celui qui va le commercialiser. C’est donc presque un projet de société.

Notre ambition n’a jamais été simplement d’arriver avec des machines. Nous avons essayé, à chaque étape, d’identifier ce qui existait déjà sur le terrain. Nous nous sommes demandé : qu’est-ce qui manque ? Quelle étincelle pouvons-nous ajouter ? Quelle compétence supplémentaire pouvons-nous apporter ? Quel financement peut permettre à une initiative existante d’aller plus loin ? Il s’agit davantage de renforcer le tissu existant que de vouloir tout reconstruire.

Prigent Aymar : C’est également dans cette logique que l’Ambassade de France a choisi de soutenir le programme. La pollution plastique a un impact extrêmement important dans le monde et au Sénégal. Elle affecte les écosystèmes, mais également des secteurs économiques comme la pêche ou le tourisme.

Notre objectif est donc d’obtenir un impact de long terme à plusieurs niveaux : environnemental naturellement, mais aussi économique, à travers l’emploi et l’entrepreneuriat, et éducatif, à travers la sensibilisation des jeunes.

Pour qu’un projet comme celui-ci fonctionne, il faut évidemment le soutien des pouvoirs publics et des autorités. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi embarquer les entreprises privées, parce qu’elles peuvent intervenir dans la logistique, l’approvisionnement, la transformation ou la commercialisation. Il faut les associations pour la mobilisation et la sensibilisation. Il faut les écoles et les universités pour la formation et l’innovation. L’idée est véritablement d’aider un écosystème local à se structurer.

Numérique, données et IA : comment changer d’échelle ?

Le Tech Observateur : Derrière les micro-usines apparaît un autre chantier, celui du numérique, de la donnée et de l’intelligence artificielle. Comment ces outils peuvent-ils contribuer à changer l’échelle de la lutte contre la pollution plastique ?

Benoît Blanchet : Visuellement, une grande partie de ce que nous faisons repose sur des technologies que l’on pourrait qualifier de low-tech : des équipements robustes, simples à exploiter et adaptés au terrain. Mais cela ne signifie absolument pas que le numérique n’a pas sa place. Au contraire, il peut jouer un rôle considérable.

Le premier exemple est celui de la transmission des connaissances. Nous avons développé un MOOC comprenant plus de 80 vidéos disponibles en wolof, en français et en anglais. Il permet notamment de former les jeunes aux techniques de tri, aux règles de sécurité et au recyclage du plastique.

Le numérique facilite considérablement cette diffusion de la connaissance. Et avec les possibilités qu’offre aujourd’hui l’intelligence artificielle, nous pouvons probablement aller encore beaucoup plus loin. À Rufisque, nous avons également expérimenté un dispositif reposant notamment sur WhatsApp. Des usagers pouvaient signaler des dépôts sauvages grâce à leur géolocalisation. Ils pouvaient également apporter des déchets vers des points de collecte. L’idée était ensuite de montrer très concrètement que ces déchets pouvaient être transformés en objets utiles pour le quartier, par exemple du mobilier urbain ou des équipements sportifs.

Enfin, la donnée nous aide à piloter nos opérations. Nous développons une industrie décentralisée et nous avons besoin de savoir ce qui se passe dans les différentes unités : volumes transformés, emplois créés, performances des équipements, impacts sociaux ou environnementaux.

Prigent Aymar : Je suis un grand partisan d’un principe simple : il ne faut jamais faire de la technologie simplement pour faire de la technologie. Elle doit répondre à un besoin concret.

Le premier usage concerne évidemment l’éducation et la sensibilisation. Le Sénégal est un pays où les usages mobiles sont importants. Si nous voulons atteindre la jeunesse, nous devons utiliser les outils qu’elle utilise quotidiennement. Mais le numérique peut également aider à structurer la filière économique. On peut imaginer des plateformes capables de mettre en relation les différents acteurs, depuis la collecte jusqu’à la vente du produit recyclé.

Cela peut permettre de réduire certains coûts, d’optimiser la logistique et d’améliorer la compétitivité des produits issus du recyclage. Nous pouvons également imaginer des marketplaces, aussi bien en B2B qu’en B2C, auxquelles seraient associées des solutions de paiement mobile.

Et puis il y a la donnée. Disposer d’informations fiables sur les flux, les quantités collectées ou transformées et les besoins des territoires permet aux entreprises d’améliorer leur activité. Mais cela peut également aider les pouvoirs publics ou les ONG à concevoir de nouvelles politiques ou de nouveaux programmes.

Assane Diop : Pour le Ministère également, le numérique devient progressivement un véritable outil de politique environnementale. Nous travaillons actuellement à une plus grande digitalisation des procédures, mais également des données environnementales.

L’objectif est de disposer d’informations plus fiables et plus facilement accessibles sur les différentes problématiques environnementales, notamment la gestion des déchets, les pollutions et les nuisances. Mieux connaître un phénomène permet naturellement de mieux le suivre et de mieux intervenir. C’est pourquoi le numérique doit contribuer à améliorer l’efficacité de nos politiques publiques environnementales.

Le Tech Observateur : Au-delà des machines et des tonnes recyclées, le véritable succès ne serait-il pas de voir émerger une génération de jeunes, d’ingénieurs et d’entrepreneurs sénégalais capables d’inventer leurs propres solutions ? Dans dix ans, qu’aimeriez-vous que SUNU Plastic Odyssey ait changé ?

Prigent Aymar : C’est un aspect essentiel. Nous avons notamment travaillé avec l’Institut Djoliba sur un important programme de sensibilisation de la jeunesse. Plus de 21.000 jeunes ont été touchés dans le cadre du programme des Petits Explorateurs, alors que les objectifs initiaux étaient beaucoup moins élevés.

Ce travail est important parce que lorsqu’un enfant ou un étudiant est sensibilisé, l’impact peut aller beaucoup plus loin que cette seule personne. Il rentre chez lui, échange avec sa famille et peut contribuer à faire évoluer certaines pratiques.

Dans dix ans, j’aimerais voir un réseau de micro-usines développé dans différentes parties du pays et une véritable filière structurée autour de ces activités. L’objectif est que de la valeur soit créée à tous les niveaux, depuis les collecteurs jusqu’aux entrepreneurs.

Mais il y a une condition essentielle : l’écosystème sénégalais doit pleinement s’approprier cette dynamique.

Assane Diop : Du point de vue du ministère, l’objectif est naturellement de passer à une autre échelle. Des professeurs et des ingénieurs ont déjà été formés dans le cadre du projet. Une plateforme de formation à distance est également disponible. Il faut désormais mieux valoriser ces outils et multiplier les opportunités de formation.

Plus nous disposerons de compétences locales dans les différents métiers du recyclage, plus nous aurons la capacité de développer la filière sur l’ensemble du territoire.

Benoît Blanchet : Pour moi, l’un des volets qui a probablement le plus de sens est celui développé avec l’École polytechnique de Thiès. Nous y avons installé une unité qui est aujourd’hui utilisée dans plusieurs cours, notamment autour de la science des matériaux et des techniques de fabrication. Il existe également tout un volet FabLab dans lequel les étudiants sont encouragés à imaginer leurs propres solutions. Nous avons organisé des hackathons avec eux. Plastic Odyssey ambitionne notamment de déployer 200 unités dans le monde à l’horizon 2033. Mais si vous me demandez ce qui me rendrait réellement fier dans dix ans, ma réponse serait probablement ailleurs.

J’aimerais retrouver certains des jeunes qui travaillent aujourd’hui dans les écoles, dans les FabLabs ou qui participent aux hackathons et découvrir qu’ils ont créé des entreprises.

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