https://letechobservateur.sn/
Rentrée Numérique 2026 : Le Pr Abdoullah Cissé invite l’Afrique à passer de l’échiquier aux règles du jeu

Rentrée Numérique 2026 : Le Pr Abdoullah Cissé invite l’Afrique à passer de l’échiquier aux règles du jeu

À la 5e édition de la Rentrée Numérique, organisée à Dakar autour du thème « Le numérique au cœur des dynamiques géostratégiques : le défi africain », le professeur Abdoullah Cissé a livré une keynote consacrée à la nouvelle géopolitique du numérique. Sous le titre « De l’échiquier aux règles du jeu », le juriste et expert en légistique, ancien recteur de l’Université Alioune Diop de Bambey, a défendu une idée centrale : l’Afrique ne doit plus seulement chercher sa place dans le monde numérique, elle doit acquérir les capacités nécessaires pour participer à l’écriture de ses règles.

Une carte peut-elle être un instrument de puissance ? C’est par cette interrogation, en filigrane, qu’Abdoullah Cissé a choisi d’aborder les rapports entre numérique, souveraineté et géopolitique. Sa démonstration s’est construite autour de cinq mouvements et cinq verbes : regarder, comprendre, mesurer, choisir et écrire. Un cheminement destiné à provoquer un déplacement intellectuel : passer de « la place occupée » à « la règle écrite ».

Regarder autrement la carte du monde

Pour parler du numérique, Abdoullah Cissé commence paradoxalement par la cartographie. Il confronte la projection de Mercator, conçue en 1569 pour la navigation, à Equal Earth, projection équivalente élaborée en 2018. Avec Mercator, rappelle-t-il, le Groenland peut apparaître presque aussi vaste que l’Afrique alors qu’il est quatorze fois plus petit. Mais le professeur évite une opposition simpliste : aucune projection plane ne peut être « la carte vraie », puisque représenter une sphère à plat implique nécessairement des déformations. La question est donc de savoir ce que l’on choisit de déformer.

Cette entrée par la carte lui permet surtout d’introduire une autre géographie, celle du numérique. Aux frontières, États, capitales, routes et ressources traditionnelles se superposent désormais les câbles sous-marins, satellites, centres de données, clouds, plateformes, systèmes d’intelligence artificielle et langues. La carte de la puissance ne se lit donc plus seulement à travers les territoires physiques.

« Une autre géographie s’est superposée à la première », explique en substance la keynote. Dans celle-ci, les territoires sont faits de données, les routes deviennent des réseaux, les ports des centres de données, les capacités industrielles se mesurent également en puissance de calcul et certaines frontières passent désormais par des lignes de code. Conclusion : « Le numérique n’est plus seulement un secteur : il est devenu un espace de puissance. »

Le numérique n’est plus seulement une question technologique

C’est précisément là que se situe, pour Abdoullah Cissé, le basculement majeur. Numériser, connecter et digitaliser restent nécessaires, mais ne suffisent plus à penser les enjeux contemporains. Les données deviennent stratégiques parce qu’elles sont indispensables à la décision économique ; les infrastructures deviennent géopolitiques parce qu’elles conditionnent l’accès de millions de personnes aux services essentiels ; l’intelligence artificielle devient un enjeu de puissance parce qu’elle intervient dans les connaissances, les récits et les décisions ; et les plateformes soulèvent une question politique puisqu’elles influencent ce que les sociétés voient, achètent, pensent et discutent.

Le professeur propose alors cinq degrés de puissance numérique : l’infrastructure fournit un service ; la donnée permet de posséder une ressource ; l’algorithme influence la décision ; le standard organise l’interopérabilité ; enfin, la norme permet d’écrire les règles du jeu. Cette gradation déplace radicalement la question africaine : il ne suffit plus de demander si le continent a accès aux technologies. Il faut également se demander dans quelles conditions cet accès se fait, ce qu’il maîtrise et surtout qui définit les architectures dans lesquelles il évolue.

Une dépendance qui ne se résume pas aux infrastructures

La dépendance numérique est également présentée comme un système à plusieurs couches : infrastructures, données, puissance de calcul, logiciels, plateformes et IA, compétences, capitaux, standards et normes, mais aussi langues, savoirs et récits. Autrement dit, construire des centres de données ne suffit pas à garantir la souveraineté si les technologies utilisées restent maîtrisées ailleurs. Former d’excellents ingénieurs ne suffit pas davantage si la valeur qu’ils contribuent à créer est captée ailleurs. Et utiliser massivement l’intelligence artificielle comporte ses propres limites lorsque les langues et les modèles africains restent faiblement représentés.

Cette lecture conduit Abdoullah Cissé à reformuler la question même de la souveraineté. Dans un monde profondément interconnecté, demander si un pays est totalement indépendant n’est plus nécessairement pertinent. Il propose plutôt de distinguer les espaces où l’on conserve la capacité de comprendre, décider et agir, ceux où les interdépendances sont négociées et choisies, et ceux où la dépendance est subie et affecte la capacité de décision.

De l’Afrique utilisatrice à l’Afrique configuratrice

Trois trajectoires se dessinent alors pour le continent. La première est celle de l’Afrique utilisatrice : connectée, elle adopte rapidement les innovations produites ailleurs, mais la valeur, les architectures et les standards continuent d’être maîtrisés à l’extérieur. Elle participe au jeu sans véritablement en contrôler les règles.

La deuxième est celle de l’Afrique négociatrice. Elle identifie ses vulnérabilités, investit dans les infrastructures, les données, les talents et la cybersécurité et, plutôt que de rejeter l’interdépendance, apprend à la négocier.

La troisième, plus ambitieuse, est celle de l’Afrique configuratrice. Le continent ne se contente alors ni d’utiliser ni de négocier : il contribue. Il développe notamment des technologies et des modèles d’intelligence artificielle intégrant ses langues et ses cultures, participe aux standards et à la gouvernance mondiale et refuse de considérer que toutes les règles du futur sont déjà écrites.

La souveraineté comme capacité de choisir

C’est l’un des concepts forts de la keynote : passer d’une « souveraineté-protection » à une « souveraineté-capacité ». Être souverain ne signifie pas nécessairement tout produire soi-même. Il s’agit plutôt de déterminer ce qui doit être maîtrisé, mutualisé, acheté, partagé, confié ou, au contraire, ne jamais être abandonné.

« La souveraineté numérique n’est pas l’autarcie technologique. Elle est la capacité de choisir ses interdépendances », pose Abdoullah Cissé. Cette souveraineté se traduit ainsi par une capacité à choisir, produire, protéger, innover, négocier, coopérer, refuser, mais également écrire les règles.

Le juriste y ajoute une dimension particulièrement originale : la souveraineté représentationnelle. Après la souveraineté territoriale, liée aux frontières, aux ressources, aux institutions et aux populations, puis la souveraineté numérique, liée aux infrastructures, aux données, à la puissance de calcul et aux plateformes, il invite à penser « ce par quoi nous sommes vus » : cartes, projections, catégories, statistiques, classements, indicateurs, normes, langues ou encore données d’entraînement.

« Faire continent » pour peser

Mais à quelle échelle construire cette souveraineté ? Pour Abdoullah Cissé, certains défis dépassent les capacités d’un État pris isolément. Calcul, cloud, cybersécurité, recherche, semi-conducteurs, intelligence artificielle ou standards nécessitent des masses critiques qui peuvent être continentales.

L’enjeu est donc de « faire continent », en reliant États et marchés, infrastructures, universités et entreprises, recherche et investissement, startups et besoins publics, diasporas et écosystèmes locaux, langues africaines et intelligence artificielle. « Une capacité dispersée n’est pas encore une puissance », souligne la présentation : la puissance apparaît lorsque ces différentes capacités commencent à faire système. L’objectif n’est pas d’ériger une forteresse numérique africaine, mais de construire une puissance en réseau, capable de rester ouverte au monde sans s’y dissoudre.

Ne plus seulement être sur l’échiquier

Toute la keynote converge finalement vers le passage annoncé dans son titre : « De l’échiquier aux règles du jeu ». Être présent sur l’échiquier mondial ne signifie ni avoir participé à sa conception ni avoir contribué à définir ses règles. Abdoullah Cissé appelle ainsi à plusieurs déplacements : de la place à la capacité, de la consommation à la contribution, de la dépendance à l’interdépendance choisie, des capacités dispersées aux capacités reliées et, surtout, de la souveraineté proclamée à la souveraineté exercée.

L’ambition proposée est claire : construire une Afrique suffisamment présente, organisée et capable pour que les règles déterminantes pour son avenir ne puissent plus durablement être écrites sans elle.

Car derrière les infrastructures, l’IA ou la donnée se joue aussi quelque chose de plus profond : la capacité du continent à préserver ses langues, ses talents, ses données stratégiques, ses économies, ses cultures et ses capacités de décision, mais également sa « liberté de penser le futur depuis nous-mêmes, tout en restant ouverts au monde ».

Et c’est peut-être la formule finale de la keynote qui résume le mieux le défi posé à Dakar : « Les règles du monde qui vient ne sont pas toutes écrites. » Le New Deal Technologique sénégalais ayant placé la souveraineté parmi ses piliers, Abdoullah Cissé invite désormais à y intégrer aussi la souveraineté des représentations. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc plus uniquement d’occuper une meilleure place sur la carte numérique mondiale. Il est de participer à la conception de la carte elle-même — et à l’écriture des règles qui gouverneront le monde numérique de demain.

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
LETECHOBSERVATEUR Fond Blanc 445x180 Blanc

Toute l’actualité IT en direct de Dakar 

CONTACT
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x