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Ibrahima Fall, CEO de Faal : « L’Afrique a les moyens de développer ses propres solutions pour l’industrie 4.0 »

Ibrahima Fall, CEO de Faal : « L’Afrique a les moyens de développer ses propres solutions pour l’industrie 4.0 »

À l’heure où l’intelligence artificielle, l’automatisation et l’exploitation des données transforment profondément les chaînes de production, l’Afrique cherche elle aussi à définir son modèle d’industrie du futur. Pour Ibrahima Fall, CEO de Faal et créateur de la plateforme Lolli, cette transformation ne doit ni être considérée comme un luxe réservé aux économies développées ni se résumer à l’acquisition de nouvelles technologies. Elle doit partir des réalités des usines africaines, de leurs processus, de leurs équipements et surtout de leurs besoins.

Automaticien de formation, passé par l’Italie et fort d’expériences professionnelles sur plusieurs continents, Ibrahima Fall défend une approche progressive de la Factory 4.0, fondée sur la donnée, l’automatisation, la maintenance, la qualité, l’énergie et le développement des compétences. À quelques mois de l’Africa 4.0 Conference, prévue à Dakar du 17 au 19 novembre 2026, il revient, dans cet entretien accordé à Le Tech Observateur, sur les enjeux de la transformation industrielle du continent, la plateforme Lolli, la formation des jeunes et la capacité de l’Afrique à développer ses propres solutions technologiques.

Le Tech Observateur : On entend de plus en plus parler de Factory 4.0. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie et pourquoi est-ce un sujet stratégique pour l’Afrique ?

Ibrahima Fall : Pour moi, la Factory 4.0 désigne une industrie dans laquelle les équipements, les logiciels et les équipes travaillent à partir d’informations mieux connectées. Les données issues de la production permettent de suivre les opérations en temps réel, d’anticiper la maintenance, de renforcer la qualité, de mieux gérer l’énergie et de prendre des décisions plus rapidement.

Il ne s’agit donc pas simplement d’installer des capteurs ou de numériser des formulaires : l’enjeu est de rendre l’usine plus lisible, plus réactive et mieux organisée. C’est stratégique pour l’Afrique parce que notre industrie doit simultanément accroître sa productivité, maîtriser ses coûts et gagner en compétitivité.

La Factory 4.0 peut contribuer à cette progression sans obliger les entreprises à reproduire exactement les trajectoires suivies ailleurs. Elle permet de partir des réalités de chaque site, de moderniser progressivement l’existant et de faire de la donnée un outil concret au service des opérateurs, des techniciens et des dirigeants.

Le Tech Observateur : Beaucoup pensent que l’industrie 4.0 est réservée aux pays développés. Est-ce un mythe ou une réalité ?

Ibrahima Fall : Je dirais que c’est un mythe, à condition de ne pas présenter l’industrie 4.0 comme un modèle unique, coûteux et réservé aux usines entièrement automatisées. Une entreprise africaine peut commencer par un besoin très concret : mieux comprendre ses arrêts de production, structurer sa maintenance, suivre sa consommation énergétique, améliorer la traçabilité ou fiabiliser ses contrôles qualité.

La transformation peut être progressive et s’intégrer aux installations existantes. C’est précisément un principe important de Lolli : une plateforme pour l’industrie ne peut pas être totalement générique et figée ; elle doit s’adapter au système déjà en place et aux priorités du métier.

Les pays développés disposent parfois d’un écosystème industriel plus ancien, mais cela ne signifie pas que l’Afrique doive attendre. Nous pouvons adopter les technologies utiles, développer des solutions locales et surtout avancer avec méthode. La vraie question n’est pas de savoir si nous sommes autorisés à entrer dans cette révolution, mais comment la rendre pertinente pour nos industries.

Le Tech Observateur : Vous avez créé Faal et développé la plateforme Lolli. Quelle vision vous a conduit à lancer cette solution dédiée à la transformation industrielle ?

Ibrahima Fall : J’ai créé Faal avec une conviction simple : l’industrie sénégalaise et africaine doit pouvoir accéder à des services industriels de qualité, conçus avec une compréhension réelle du terrain. Je suis automaticien de formation. Après avoir étudié et travaillé plusieurs années en Italie, collaboré avec différents fabricants de machines automatiques et exercé sur quatre continents, j’ai voulu mettre cette expérience au service de notre industrie.

Lolli est née de cette continuité. Dans beaucoup d’usines, des informations essentielles existent, mais elles restent dispersées entre les machines, les documents et les équipes. Notre vision consiste à les réunir pour aider les managers, les techniciens et les opérateurs à mieux piloter la production.

Nous avons donc pensé Lolli comme un écosystème modulaire, adaptable aux installations existantes et aux besoins propres de chaque activité. L’objectif n’est pas de remplacer l’expertise humaine, mais de lui donner une meilleure visibilité sur la production, la maintenance, la qualité, l’énergie, les stocks et les compétences.

Le Tech Observateur : Quelles sont les principales fonctionnalités de Lolli et comment permettent-elles d’améliorer la performance des usines ?

Ibrahima Fall : Lolli collecte et organise les données utiles au fonctionnement d’une usine, puis les restitue sous forme d’outils de suivi, de tableaux de bord et d’alertes. La plateforme couvre notamment le suivi de production, la GMAO pour les maintenances préventive, curative et prédictive, la gestion des arrêts, le contrôle qualité automatisé, la traçabilité, les stocks, l’énergie et les matrices de compétences.

Elle peut aussi récupérer automatiquement certaines informations depuis les équipements et échanger avec des systèmes externes tels qu’un ERP ou une GMAO. L’intérêt opérationnel est de relier des sujets souvent traités séparément.

Un arrêt peut ainsi être enregistré, analysé, associé à une intervention et intégré dans l’historique de l’équipement. De même, un contrôle qualité peut être suivi dans le temps afin de repérer une évolution anormale. Lolli étant modulaire et paramétrable, chaque entreprise peut avancer selon ses priorités plutôt que de déployer toutes les fonctions en même temps.

Le Tech Observateur : Aujourd’hui, quels sont les principaux défis des industriels sénégalais et africains auxquels vos solutions apportent une réponse ?

Ibrahima Fall : Les défis ne sont pas identiques d’une entreprise à l’autre, mais plusieurs besoins reviennent régulièrement : disposer d’informations fiables, réduire les interruptions, mieux planifier la production, structurer la maintenance, assurer la traçabilité et maintenir une qualité constante. À cela s’ajoutent la maîtrise de la consommation énergétique, la gestion des pièces de rechange et la transmission des compétences.

Lorsqu’une donnée reste sur un document isolé ou dépend uniquement de la mémoire d’une personne, il devient difficile d’analyser les causes d’un problème et de progresser durablement. Nos activités répondent à ces enjeux à différents niveaux : automatisation, PLC, SCADA, GPAO, GMAO, contrôle qualité automatisé, etc.

Notre approche consiste d’abord à comprendre le processus industriel, puis à connecter les outils réellement utiles. La digitalisation n’est pas une fin en soi. Elle doit apporter une meilleure visibilité, faciliter le travail quotidien et permettre aux responsables de décider à partir de faits plutôt que d’impressions.

Le Tech Observateur : Au-delà de la technologie, quelles compétences faudra-t-il développer pour réussir cette transformation industrielle ?

Ibrahima Fall : La première compétence à développer est la capacité à comprendre les processus industriels. Avant de parler de logiciels ou d’intelligence artificielle, il faut savoir comment une ligne produit, pourquoi elle s’arrête, comment la qualité est contrôlée et quelles informations sont réellement utiles.

Il faut ensuite renforcer les compétences en automatisation, en PLC et SCADA, en maintenance, en gestion de production et en analyse de données. Mais la transformation exige aussi des profils capables de faire dialoguer plusieurs métiers : opérateurs, automaticiens, informaticiens, responsables qualité et dirigeants.

La conduite du changement est donc essentielle, car un outil n’apporte de valeur que s’il est compris et correctement utilisé. Enfin, nous devons développer une culture de la donnée : saisir une information avec rigueur, interpréter un indicateur et transformer un constat en action. Les universités et centres de formation ont ici un rôle majeur, mais les entreprises doivent également organiser l’apprentissage continu au plus près des équipements et des situations réelles.

Le Tech Observateur : Dakar accueillera, du 17 au 19 novembre 2026, l’Africa 4.0 Conference. Pourquoi était-il important d’organiser un tel rendez-vous au Sénégal ?

Ibrahima Fall : Organiser l’Africa 4.0 Conference à Dakar, du 17 au 19 novembre 2026, a d’abord une portée symbolique et pratique. Le Sénégal peut accueillir une discussion africaine sur l’avenir de l’industrie, non comme simple spectateur des transformations mondiales, mais comme un espace où l’on formule nos propres priorités.

Il est important que les enjeux d’automatisation, de digitalisation, de maintenance, de qualité et de formation soient débattus à partir des réalités de nos entreprises. Porté par l’AISMA et l’UNIDO, ce rendez-vous réunira les acteurs publics, privés et académiques autour d’un objectif commun : accélérer le développement de la Factory 4.0 en Afrique.

Après la distinction que j’ai reçue l’année dernière au Maroc, cette organisation confirme la reconnaissance du dynamisme sénégalais dans le domaine de l’innovation industrielle.

Le Tech Observateur : À qui s’adresse cette conférence et qu’est-ce que les participants pourront y découvrir ou y gagner ?

Ibrahima Fall : La conférence s’adresse largement aux dirigeants industriels, responsables de production et de maintenance, ingénieurs, techniciens, entrepreneurs, étudiants, formateurs et acteurs publics concernés par le développement industriel. L’objectif n’est pas de réserver le sujet à une communauté d’experts.

Un responsable d’usine doit pouvoir mieux comprendre ce que la digitalisation peut changer dans son activité ; un jeune doit pouvoir identifier les compétences à acquérir ; un décideur public doit pouvoir mieux saisir les besoins de l’écosystème.

Sans annoncer un programme détaillé, je peux dire que les participants viendront surtout chercher des repères : comprendre les concepts, confronter les approches et réfléchir aux étapes concrètes d’une transformation. Ils pourront également élargir leur réseau et partager leurs préoccupations avec d’autres acteurs confrontés à des enjeux comparables.

Le principal gain attendu, selon moi, est une vision plus claire : savoir distinguer l’effet de mode de l’investissement utile et replacer la technologie dans une stratégie industrielle cohérente.

Le Tech Observateur : Si vous deviez convaincre un dirigeant d’entreprise de participer à Africa 4.0 Conference, quel serait votre principal argument ?

Ibrahima Fall : Mon principal argument serait le suivant : participer à l’Africa 4.0 Conference, c’est prendre le temps de comprendre une évolution qui concerne déjà la manière de produire, de maintenir les équipements, de contrôler la qualité et de décider.

Un dirigeant n’a pas besoin de devenir spécialiste de chaque technologie, mais il doit être capable de poser les bonnes questions : quelles données sont disponibles dans mon usine ? Où perdons-nous du temps ? Quels arrêts reviennent le plus souvent ? Quels investissements peuvent créer une amélioration mesurable ?

La conférence doit offrir un cadre pour prendre du recul, comparer les enjeux et mieux définir ses priorités. Je ne lui promettrais pas une transformation instantanée ni une solution universelle. Je lui dirais plutôt qu’une décision industrielle mal préparée peut coûter cher, tandis qu’une démarche progressive et bien comprise peut réduire les risques.

Venir à Dakar, du 17 au 19 novembre 2026, c’est donc investir d’abord dans la compréhension avant d’investir dans la technologie.

Le Tech Observateur : Pour conclure, quel message adressez-vous aux industriels, aux entrepreneurs et aux jeunes Africains qui veulent prendre part à cette nouvelle révolution industrielle ?

Ibrahima Fall : Mon message est d’abord de ne pas attendre que toutes les conditions soient parfaites. La transformation industrielle se construit par étapes, à partir d’un problème clairement identifié et d’une équipe prête à apprendre.

Aux industriels, je conseille de commencer par observer leurs processus et fiabiliser leurs données avant de rechercher la technologie la plus spectaculaire. Les industriels ont tendance à se concentrer davantage sur l’outil de production – les machines et autres équipements – et moins sur leur gouvernance. Cela cause souvent un problème de disponibilité de ces outils eux-mêmes.

Aux entrepreneurs, je rappelle que nos solutions doivent répondre aux contraintes réelles des usines africaines, s’intégrer à l’existant et rester accessibles à ceux qui les utilisent. Aux jeunes, je veux dire que l’industrie moderne offre des espaces pour des compétences très diverses : automatisation, maintenance, logiciel, énergie, qualité, production et analyse de données.

Mon propre parcours d’automaticien, entre études et travail en Italie, collaborations avec des fabricants de machines et expériences sur quatre continents, m’a convaincu que l’expertise circule mais qu’elle doit aussi se construire localement. Nous devons avoir l’ambition d’apprendre au meilleur niveau, puis de créer des réponses adaptées à l’Afrique.

Le Tech Observateur : L’industrie 4.0 repose sur la donnée. Les entreprises africaines sont-elles aujourd’hui suffisamment préparées à exploiter leurs données comme un véritable levier de compétitivité ?

Ibrahima Fall : La préparation est encore inégale. Certaines entreprises disposent déjà d’automates, de systèmes de supervision ou de données de production, mais ces informations ne sont pas toujours centralisées, structurées ou transformées en décisions opérationnelles. D’autres travaillent encore avec des relevés manuels dispersés.

Dans les deux cas, le premier enjeu n’est pas d’accumuler le maximum de données : il est de déterminer lesquelles sont fiables et utiles. Une donnée sur un arrêt, par exemple, n’a de valeur que si elle permet d’en comprendre la cause, de suivre sa durée et d’engager une action.

Il faut donc construire progressivement une discipline de collecte, des responsabilités claires et des indicateurs compréhensibles. Les plateformes comme Lolli peuvent faciliter ce travail en réunissant production, maintenance, qualité, énergie ou stocks, avec une saisie manuelle ou une récupération automatique depuis les équipements. Mais la technologie ne remplace ni la qualité des données ni la capacité des équipes à les interpréter. La compétitivité vient de cette combinaison.

Le Tech Observateur : Quelle place peuvent jouer les pouvoirs publics, les universités et les centres de formation pour accélérer l’émergence d’une véritable industrie 4.0 en Afrique ?

Ibrahima Fall : Les pouvoirs publics peuvent créer un environnement favorable en plaçant la modernisation industrielle, les compétences techniques et l’interopérabilité des systèmes au cœur des politiques de développement. Leur rôle est aussi de favoriser le dialogue entre les besoins des entreprises et les dispositifs de formation.

Les universités et centres de formation, de leur côté, doivent rapprocher davantage les enseignements des réalités de l’usine : automatisation, PLC, SCADA, maintenance, production, qualité, énergie et exploitation des données. La théorie reste indispensable, mais elle doit être complétée par des situations pratiques et une compréhension des processus.

Je crois également beaucoup aux projets menés avec les industriels, car ils permettent aux étudiants et aux formateurs de travailler sur des problèmes concrets. Enfin, ces acteurs doivent contribuer à rendre la Factory 4.0 compréhensible au-delà des spécialistes.

Dans cette dynamique, Faal a signé une convention avec l’INPG afin que Lolli soit utilisé comme environnement d’expérimentation par les étudiants. Nous collaborons également avec l’ESP sur un projet de doctorat consacré à la maintenance prédictive grâce à l’intelligence artificielle.

Notre ambition est désormais d’intégrer Lolli dans les centres de formation professionnelle, afin de leur fournir des outils permettant aux apprenants de mettre en pratique les connaissances acquises. Lolli n’est donc pas seulement une solution destinée aux industriels : c’est aussi un outil pédagogique pour préparer nos jeunes aux métiers de l’industrie 4.0.

Le Tech Observateur : L’Afrique peut-elle devenir un simple consommateur de technologies industrielles ou a-t-elle les moyens de développer ses propres solutions, à l’image de ce que vous faites avec Faal et Lolli ?

Ibrahima Fall : L’Afrique a les moyens de développer ses propres solutions, à condition de ne pas opposer inutilement technologie locale et technologie internationale. Mon expérience avec différents fabricants de machines automatiques et mes voyages professionnels sur quatre continents m’a appris que l’industrie progresse par échanges, adaptation et maîtrise technique.

Nous pouvons utiliser des standards et des équipements venus d’ailleurs tout en concevant localement les logiciels, les intégrations et les services qui répondent à nos contraintes. C’est la démarche de Faal : apporter des services de qualité à l’industrie sénégalaise et africaine dans l’automatisation et la digitalisation, et développer avec Lolli une plateforme modulaire qui s’intègre aux installations existantes.

Le prix reçu de l’UNIDO et de l’AISMA lors du NextGen Manufacturing Summit Africa 2025 au Maroc a constitué un encouragement pour cet engagement en faveur de la vulgarisation de la Factory 4.0. Ce n’est pas une finalité, mais un signal : une capacité africaine peut être reconnue lorsqu’elle associe expertise industrielle, compréhension du terrain et ambition.

Le Tech Observateur : Enfin, si nous nous retrouvions dans cinq ans, quel serait pour vous le plus beau succès : celui de Faal, celui de la Factory 4.0 en Afrique ou celui d’une nouvelle génération d’industriels africains ? Pourquoi ?

Ibrahima Fall : Le plus beau succès serait clairement celui d’une nouvelle génération d’industriels africains. Le développement de Faal ou la progression de la Factory 4.0 sur le continent auraient du sens s’ils contribuaient à cette réussite plus large.

J’aimerais voir, dans cinq ans, davantage de femmes et d’hommes capables de comprendre un processus industriel, de maîtriser les technologies utiles et de bâtir des entreprises compétitives à partir des réalités africaines.

Le succès de Faal serait alors un moyen et un indicateur parmi d’autres : la preuve qu’une entreprise sénégalaise peut mobiliser une expérience internationale, créer des solutions comme Lolli et servir l’industrie locale et africaine. De même, la Factory 4.0 ne devrait pas être jugée au nombre de termes technologiques employés, mais à sa capacité à améliorer la production, la qualité, la maintenance et les compétences.

Une génération d’industriels autonomes, exigeants et ouverts sur le monde créerait des résultats bien au-delà d’une seule entreprise ou d’une seule conférence.

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