Le Ministère de l’Éducation nationale veut désormais faire passer son écosystème numérique de la disponibilité des outils à leur utilisation effective à l’échelle du pays. Réunis du 13 au 15 août 2026 à Saly Portudal, les acteurs du système éducatif travaillent à l’appropriation et au déploiement national de cinq plateformes. L’objectif est notamment de co-construire une stratégie de déploiement et de dégager des recommandations opérationnelles en perspective de la rentrée scolaire 2026-2027.
Au cœur de ce dispositif, se trouve le Système intégré de Management de l’Éducation nationale (SIMEN), autour duquel le ministère construit un écosystème beaucoup plus large de plateformes et de services numériques. Dans cet entretien accordé à Le Tech Observateur en marge de l’atelier, Seyni Ndiaye Fall revient sur la logique de développement de ces outils, le choix de conserver en interne les plateformes les plus critiques, la collaboration avec les startups, l’interopérabilité des systèmes et la place que le ministère entend donner à l’intelligence artificielle dans l’éducation.
Le Tech Observateur : Quel est l’objectif général de cette rencontre organisée ici à Saly ?
Seyni Ndiaye Fall : L’objectif de cet atelier est de partager des outils en vue d’un déploiement national. Nous avons développé, dans le cadre du SIMEN, un ensemble d’outils, un écosystème de 41 plateformes que nous sommes en train de déployer sur tout le territoire. Comme certaines de ces plateformes sont nouvelles et auront certainement beaucoup d’impact, nous avons pensé qu’il fallait les partager avec tous les acteurs afin qu’ils puissent nous accompagner dans leur déploiement. Nous voulons donc élaborer avec eux une stratégie nationale de déploiement de l’ensemble de ces plateformes et, ensemble également, faire en sorte que leur impact soit maximal.
Le Tech Observateur : L’atelier met particulièrement en avant cinq plateformes. Comment ont-elles été développées ? Est-ce le ministère qui les a conçues ou avez-vous travaillé avec des startups et d’autres partenaires ?
Seyni Ndiaye Fall : Comme je l’ai dit, nous avons un écosystème de 41 plateformes et ces cinq plateformes en font partie. Elles ont été développées en interne par une équipe technique qui se trouve au sein du ministère et qui développe ces plateformes.
Le Tech Observateur : Pourquoi avoir fait ce choix alors qu’il existe également un écosystème de startups qui propose des solutions dans le domaine de l’éducation ? Pourquoi prendre le temps de développer ces plateformes en interne lorsque certaines offres existent déjà dans le privé ?
Seyni Ndiaye Fall : Nous travaillons beaucoup avec le privé. Il y a des plateformes que je n’ai pas citées qui ont été développées avec le privé. La plus récente, c’est Allogorgi, qui a été lancée lors du Concours général et qui a été réalisée avec une startup locale. C’est donc dire que nous n’excluons pas le privé. Il y a également d’autres plateformes que nous utilisons et qui ont été élaborées avec des startups privées.
En revanche, nous avons fait le choix de développer nous-mêmes les plateformes les plus critiques, les plus importantes, celles sur lesquelles le système repose, afin de ne pas créer une dépendance. Dans le passé, nous avons connu des situations où des plateformes étaient mises en place, mais des changements pouvaient ensuite perturber l’écosystème. Vous pouvez avoir un ministre favorable au développement ou à l’utilisation d’une plateforme et un autre qui peut avoir une autre vision.
Si nous dépendons d’une startup ou d’un prestataire privé, cela peut également créer des difficultés. Dès que nous avons besoin d’un service, il peut y avoir une facture qui suit. Et si les services financiers ne sont pas disposés à payer à ce moment-là, cela peut créer des blocages. C’est pour cette raison que nous avons fait le choix de développer en interne les plateformes critiques, d’autant plus que nous disposons des ressources humaines nécessaires.
Le Tech Observateur : Globalement, quelles problématiques ces différentes plateformes cherchent-elles à résoudre ?
Seyni Ndiaye Fall : Chaque plateforme répond à une problématique particulière. Si vous prenez les cinq plateformes que nous avons présentées dans le cadre de cet atelier, PLANETE 3 est consacrée à la gestion des établissements. RAMATU est une plateforme de e-learning destinée aux élèves. Nous étions jusque-là dans une digitalisation partielle et nous avons voulu aller vers une digitalisation totale.
Il y a également TAGGATU, qui est la plateforme de formation à distance. Nous sommes dans le milieu enseignant, où les mises à jour et le renforcement des capacités doivent être continus. Il nous fallait donc une plateforme de formation en ligne et à distance. C’est ce que nous avons élaboré avec TAGGATU. Chaque plateforme répond ainsi à une problématique bien particulière. Pour nous, ce n’est pas le nombre de plateformes qui importe. Le tout est intégré dans un écosystème que nous appelons le SIMEN, le Système intégré de Management de l’Éducation nationale.
Un profilage est effectué puisque les enseignants, les élèves et, plus largement, les différents acteurs disposent chacun d’un identifiant unique de l’Éducation nationale. Il devient donc facile d’avoir le profil de chaque utilisateur et, en fonction de ce profil, de lui donner accès aux outils qui l’intéressent.
Le Tech Observateur : Justement, pourquoi ne pas avoir un outil “tout-en-un” ? Une quarantaine de plateformes, c’est considérable. Avec, en parallèle, de nombreuses solutions proposées par le privé, n’y a-t-il pas un risque que l’utilisateur finisse par s’y perdre ?
Seyni Ndiaye Fall : Non, parce que, comme je le disais, il s’agit d’un écosystème bien organisé, le SIMEN, le Système intégré de Management de l’Éducation nationale. Nous avons la chance d’enrôler les différents acteurs et d’attribuer à chacun un identifiant de l’Éducation nationale. De ce fait, nous avons un profilage très clair. Chaque acteur dispose d’un profil bien précis. Si nous avons 41 plateformes et que je suis un élève qui n’est concerné que par trois plateformes, je ne verrai que ces trois plateformes. Je ne verrai pas le reste. Cela permet à chaque acteur d’avoir accès à ce dont il a besoin sans avoir à naviguer sur une multitude de plateformes.
Le Tech Observateur : Le ministre a beaucoup insisté sur la question de l’interopérabilité. Au Sénégal, nous avons de nombreuses plateformes, mais elles ne communiquent pas toujours entre elles. En quoi l’interopérabilité peut-elle permettre de gagner le combat de la digitalisation du secteur éducatif ?
Seyni Ndiaye Fall : Nous avons la chance d’avoir un service qui coordonne tout le numérique, y compris les outils d’intelligence artificielle, au niveau du département : le SIMEN. À ce niveau, nous avons pu régler la question de l’interopérabilité entre les différentes plateformes. Vous avez vu, lors de l’atelier, la présentation de l’entrepôt de données. C’est un entrepôt qui emmagasine l’ensemble des données provenant des différentes plateformes du ministère de l’Éducation nationale. Il est ainsi possible d’effectuer toutes sortes d’analyses.
Vous avez notamment suivi l’analyse qui a été faite sur les résultats scolaires et qui a été commentée par les inspecteurs d’académie et les autres acteurs présents. Vous avez également vu les différentes plateformes que nous avons présentées. Toutes ces plateformes versent leurs données dans l’entrepôt, ce qui nous facilite la tâche.
L’interopérabilité est donc une réalité chez nous. Il y a ensuite l’ouverture de notre système aux autres plateformes de l’État. Je crois qu’à ce niveau, la question est prise en charge à travers la plateforme d’interopérabilité mise en place au niveau de l’État. L’idée est que toutes les structures de l’État et tous les ministères puissent utiliser cette plateforme d’interopérabilité afin d’échanger les données et de disposer d’un système d’information national très fiable.
Le Tech Observateur : Un dernier point sur l’intelligence artificielle. L’IA représente une formidable opportunité, mais elle constitue également un défi pour les enseignants et les acteurs du monde éducatif, notamment avec les risques de tricherie ou de mauvais usages. Comment le ministère aborde-t-il cette question ?
Seyni Ndiaye Fall : Sur l’intelligence artificielle, je pense que le ministère de l’Éducation nationale fait partie des premiers, à travers le ministre, à avoir véritablement affirmé que l’IA constitue une belle opportunité et qu’il faut l’intégrer dans nos pratiques quotidiennes. À l’approche de l’année scolaire, le ministre avait même fait un communiqué pour encourager les enseignants et les élèves à utiliser l’IA. C’est dire que les aspects négatifs que beaucoup peuvent voir, nous avons compris que ce sont des choses que nous pouvons gérer et qu’il faut surtout anticiper.
Sur les questions de tricherie, on dit souvent que l’IA rend les élèves paresseux ou qu’elle les amène à tricher. Mais je pense qu’au-delà de ces aspects, l’IA apporte énormément aux élèves. Aujourd’hui, nos élèves l’utilisent pour poser des questions qu’ils auraient peut-être dû poser à des professeurs ou pour obtenir des éclaircissements sur des choses qui ne sont pas très claires pour eux. C’est un potentiel énorme.
Je crois donc que ce qu’il faut, c’est encadrer les élèves et les orienter afin qu’ils puissent tirer le meilleur profit de l’intelligence artificielle. C’est cela le plus important, plutôt que de leur interdire ou de les bloquer dans son utilisation. De toute façon, nous militons pour une IA souveraine, et ce ne sont pas simplement des mots. Nous avons récemment déployé des outils d’intelligence artificielle encadrés qui peuvent apporter énormément aux élèves et aux enseignants.