Pendant près de 24 heures, l’administration sénégalaise a été privée de sa connexion internationale après une suspension décidée par Cabo Verde Telecom pour plusieurs factures impayées par Sénégal Numérique SA. Trois ans plus tôt, le regretté Alassane Blaise Diagne avait précisément alerté sur cette dépendance, qui place aujourd’hui les ambitions de souveraineté numérique du pays face à une réalité particulièrement embarrassante.
Dans sa réponse écrite au « Tech Observateur », Sénégal Numérique SA confirme l’interruption, mais parle d’un simple « dysfonctionnement » provoqué par l’arrêt des services d’un fournisseur. La société reste vague sur l’identité de celui-ci, les raisons de la coupure et l’étendue des services administratifs touchés.
Selon les informations recoupées par Le Tech Observateur auprès de sources concordantes, Cabo Verde Telecom a suspendu, le jeudi 10 septembre 2026 au matin, le service fourni à SENUM SA à travers le câble sous-marin SHARE reliant Dakar à Praia. Plusieurs factures étaient restées impayées, malgré les relances adressées à la société publique sénégalaise. La connexion n’a été rétablie que le lendemain matin, pendant que le Directeur général et le Secrétaire général étaient en mission à l’étranger.
Sénégal Numérique contourne la réalité des faits
Dans sa réponse écrite au Tech Observateur, Sénégal Numérique SA confirme l’interruption survenue entre les 10 et 11 septembre 2026, mais l’attribue à « un arrêt de services d’un de [ses] fournisseurs ». La société parle également d’un « dysfonctionnement » qui aurait été « immédiatement pris en charge » par ses équipes, avant d’affirmer que le réseau a été « rapidement rétabli ».
Mais s’agit-il réellement d’un « incident » ? Les informations recueillies par Le Tech Observateur établissent que la déconnexion ne résultait ni d’une panne ni d’un problème technique. Cabo Verde Telecom a délibérément suspendu le service pour défaut de paiement. En qualifiant cette coupure volontaire de « dysfonctionnement », Sénégal Numérique SA élude sa cause véritable.
La société affirme également que le réseau a été « rapidement rétabli ». Mais peut-on véritablement parler de rapidité lorsque la connexion internationale de l’administration reste interrompue pendant près de 24 heures ? Sénégal Numérique SA reconnaît la coupure, mais en minimise la nature et la gravité. Elle ne nomme pas Cabo Verde Telecom, ne mentionne pas les factures impayées et ne précise pas l’étendue des services administratifs touchés.
Toute l’administration exposée à une interruption extérieure
La situation est d’autant plus préoccupante que Sénégal Numérique SA n’est pas un client ordinaire. Héritière de l’Agence de l’informatique de l’État (ADIE), elle assure la connectivité de l’administration sénégalaise et exploite des infrastructures stratégiques, notamment le réseau de fibre optique de l’État et le Datacenter national de Diamniadio.
Une rupture de sa connexion internationale peut affecter, selon l’architecture des systèmes et les mécanismes de secours disponibles, les messageries professionnelles, les plateformes administratives, les applications métiers, les outils collaboratifs, les téléprocédures ainsi que les services hébergés dans les centres de données publics.
L’étendue réelle de la coupure reste donc à déterminer. Quels ministères, directions, agences ou services publics ont été touchés ? Quelles plateformes sont devenues indisponibles ? Pourquoi une deuxième route internationale n’a-t-elle pas permis de maintenir automatiquement les services essentiels ? Les administrations concernées ont-elles été informées de la véritable cause de l’interruption ?
L’enjeu dépasse une simple question de facturation. Un État engagé dans la numérisation de ses procédures ne devrait-il pas considérer sa connectivité comme une infrastructure critique, au même titre que l’électricité, l’eau ou les réseaux de communication d’urgence ?
SHARE, un câble sénégalais qui dépend de Praia
SHARE, pour Senegal Horn of Africa Regional Express, est un câble sous-marin d’environ 720 kilomètres reliant Dakar à Praia. Présenté comme le premier câble sous-marin détenu par l’État sénégalais, il devait apporter davantage de capacité, d’autonomie et de résilience à l’administration.
Mais SHARE ne relie pas directement Dakar à l’Europe. À Praia, son trafic emprunte les infrastructures de Cabo Verde Telecom pour rejoindre notamment EllaLink, le câble transatlantique reliant l’Europe à l’Amérique latine. Le Sénégal possède ainsi la portion Dakar-Praia, mais reste dépendant de l’opérateur capverdien pour prolonger son trafic vers les grands points d’interconnexion internationaux.
Pourquoi ce choix ? Interrogé par Le Tech Observateur, Cheikh Bakhoum estime que le Sénégal ne disposait pas d’autre solution. « C’était le seul câble disponible à l’époque », soutient l’ancien Directeur général. Selon lui, « la première option, c’était avec MainOne, mais ils ont finalement été signer avec Orange ».
Plusieurs questions demeurent toutefois sans réponse. Le plan directeur prévoyait-il initialement un raccordement direct en mer au câble EllaLink, à environ 337 kilomètres du Cap-Vert ? Le tracé a-t-il finalement été modifié au profit d’une connexion passant par Praia ? Si oui, cette bifurcation répondait-elle à une urgence technique, une instruction politique de haut niveau ou une opportunité financière ? Un accord interétatique, un Mémorandum d’entente ou un protocole avait-il été signé entre Dakar et Praia avant le lancement des travaux ? Cheikh Bakhoum n’a pas répondu à toutes ces interrogations. Il s’est contenté d’affirmer que « le Cap-Vert est le point de connexion le plus proche du Sénégal » et qu’« il n’existe pas un point à 337 km, à [sa] connaissance ».
Cette architecture place une composante stratégique de la connectivité de l’État sénégalais sous la dépendance directe de Cabo Verde Telecom. Le problème n’est pas la coopération avec le Cap-Vert, les câbles sous-marins reposant nécessairement sur des partenariats entre pays et opérateurs. Il réside dans l’absence apparente d’une route de secours indépendante capable de préserver les services essentiels. Cette configuration compromet clairement la souveraineté numérique du Sénégal. Un État peut difficilement prétendre maîtriser ses infrastructures critiques lorsque la continuité de la connexion de son administration reste suspendue au paiement de factures auprès de l’opérateur d’un autre pays.
Feu Alassane Blaise Diagne avait sonné l’alerte
En mai 2023, Alassane Blaise Diagne, expert en Technologies de l’information et de la communication aujourd’hui décédé, avait publié dans Le Tech Observateur une contribution au titre particulièrement alarmant : « Quand ce Gouvernement brade notre souveraineté numérique à la République du Cap-Vert ». Il alertait sur le fait que SHARE ne serait pas directement raccordé à EllaLink, mais passerait par les infrastructures de Cabo Verde Telecom. Selon lui, cette architecture revenait à confier une partie stratégique de la connexion Internet du gouvernement et de l’administration du Sénégal à l’opérateur historique capverdien.
Trois ans avant les faits, « Blaise » soulevait déjà les questions qui s’imposent aujourd’hui : quel type de contrat lie Sénégal Numérique SA à Cabo Verde Telecom ? Quelle capacité a été souscrite et pour quelle durée ? Le ministère des Télécommunications et du Numérique continuera-t-il à laisser perdurer cette situation ou ordonnera-t-il un audit afin d’éclairer les décisions à prendre face à cette dépendance à l’égard du Cap-Vert ? Quel mécanisme garantit la continuité du service en cas de suspension ? Et surtout, comment le Sénégal peut-il garantir cette souveraineté numérique, si chère au New Deal Technologique, lorsque tout peut basculer du jour au lendemain du fait de sa dépendance envers un pays de moins de 600 000 habitants ?
Aujourd’hui, une chose est claire : il suffit qu’une dette envers Cabo Verde Telecom reste impayée pour que l’administration sénégalaise soit privée de sa connexion internationale. Or, selon nos informations, Sénégal Numérique SA n’a pas encore réglé l’année en cours. Tant que cette situation ne sera pas régularisée, la menace d’une nouvelle suspension continuera de peser sur la continuité du service et donc, sur la souveraineté numérique du Sénégal.