Depuis le 2 novembre 2026, toute transaction interopérable de monnaie électronique dans les huit États de l’UEMOA doit transiter par la Plateforme interopérable du système de paiement instantané (PI-SPI). Juste dans son principe, la réforme se heurte pourtant à la maturité inégale des infrastructures et à des marchés télécoms dont la régulation conditionne son effectivité.
Par son avis n° 0019 du 2 octobre 2026, la BCEAO garantit la gratuité de l’envoi jusqu’à 8 000 FCFA de cumul quotidien par utilisateur et par établissement, plafonne les frais à 0,8 % au-delà, consacre la gratuité de la réception et annonce l’alignement des transferts transfrontaliers au 1er juin 2027 ; son instruction n° 020 du 8 octobre 2026 porte en outre à 4 millions de FCFA le plafond de détention des comptes identifiés. L’apport est considérable. En substituant un rail public, neutre et instantané aux accords bilatéraux, la Banque centrale fait de l’interopérabilité un bien public régional et abaisse les barrières à l’entrée des nouveaux émetteurs, des fintechs et de la microfinance. Dans des marchés prépayés où l’usager multiplie les cartes SIM, le verrouillage tient désormais au portefeuille plus qu’au numéro : l’interopérabilité en est l’antidote concurrentiel. La gratuité, qui couvre selon la BCEAO environ 75 % des transactions, protège les transferts de subsistance ; l’instantanéité entre banques et portefeuilles prépare la dématérialisation des salaires et des prestations sociales dans une Union où la bancarisation stricte plafonne à 26,9 % ; le transit centralisé offre enfin au superviseur une vision consolidée des flux.
Encore faut-il que la règle rencontre des marchés capables de l’absorber. Or elle s’applique uniformément à des réalités très inégales : le taux d’inclusion financière varie de 26,2 % au Niger à 92,8 % au Bénin, et trois pays concentrent près de 79 % des flux de monnaie électronique. L’instantanéité présuppose un réseau disponible et un terminal alimenté, alors que l’accès à l’électricité ne dépassait pas 20,1 % de la population au Niger et 21,7 % au Burkina Faso en 2023. Selon l’UIT, le panier mobile d’entrée de gamme représentait en 2024 7,4 % du revenu national brut par habitant dans les économies à faible revenu, loin de la cible de 2 %. Le prix du transfert n’est donc qu’une composante d’un coût d’accès qui agrège l’énergie, la donnée mobile, le retrait d’espèces et la fiscalité ; sans politique d’accompagnement, la réforme profitera d’abord aux marchés déjà inclus.
À ces disparités structurelles s’ajoutent les angles morts du dispositif lui-même. La règle ne vise que les flux interopérables : les transferts intra-réseau, majoritaires dans des marchés concentrés, restent à tarification libre. Elle n’encadre pas le retrait d’espèces, véritable prix acquitté par les ménages modestes. Elle coexiste avec des prélèvements nationaux disparates, 0,5 % sur les transferts au Sénégal, 1 % sur les retraits au Mali, si bien que la gratuité régionale ne garantit pas un transfert sans coût. Elle repose enfin sur une adoption encore partielle, sept émetteurs de monnaie électronique et neuf institutions de microfinance seulement étant connectés fin 2025 contre cinquante-huit banques, et sur une infrastructure unique dont la défaillance paralyserait huit systèmes de paiement.
Plus fondamentalement, la plateforme repose sur des intrants qu’elle ne régule pas. La monnaie électronique est d’abord un service de télécommunications : l’usager y accède par USSD ou par application, s’authentifie par un code reçu par SMS et voit son identité adossée à sa carte SIM. Or ces canaux sont contrôlés par des opérateurs mobiles qui, dans la plupart des États de l’Union, détiennent aussi les principaux émetteurs de monnaie électronique. Cette intégration verticale, dans des marchés très concentrés, donne aux groupes dominants les moyens de neutraliser l’interopérabilité sans enfreindre la règle de la BCEAO : conditions d’accès à l’USSD et aux SMS défavorables aux émetteurs concurrents, offres groupées qui retiennent les flux dans l’intra-réseau, report des marges sur le retrait d’espèces assuré par leurs propres réseaux d’agents, c’est-à-dire précisément sur les segments laissés hors de la règle. Au Sénégal, l’opérateur historique, qui détient 55 % des lignes mobiles, achemine 94 % du trafic Internet mobile et 60 % des SMS d’application à personne, canal même des codes d’authentification. Cette dépendance fragilise aussi la sécurité de la plateforme : l’échange frauduleux de carte SIM permet d’intercepter ces codes et de vider un portefeuille en quelques secondes, et l’irrévocabilité du paiement instantané rend la perte définitive. Le signal qui permettrait de bloquer l’opération, le changement récent de SIM, est détenu par l’opérateur, hors du périmètre de la Banque centrale. L’effectivité de PI-SPI se joue donc autant dans la régulation des marchés télécoms que dans la réglementation monétaire.
C’est dire que la réussite de la réforme suppose une interrégulation organisée. Les régulateurs des télécommunications en détiennent la clé : il leur revient d’imposer aux opérateurs puissants des offres de référence USSD, SMS et API objectives, non discriminatoires et orientées vers les coûts, d’en contrôler la qualité de service et d’ouvrir aux émetteurs les interfaces de vérification du changement de SIM et du numéro, déjà déployées en Afrique du Sud dans le cadre du programme Open Gateway de la GSMA ; il leur appartient aussi d’orienter les fonds de service universel vers la couverture et l’alimentation énergétique des sites ruraux. Les autorités de protection des données doivent fournir la base légale qui fait défaut au partage de ces signaux entre opérateurs, émetteurs et cellules nationales de traitement des informations financières, en le limitant à la lutte contre la fraude et en imposant la minimisation et la journalisation des accès. La BCEAO gagnerait, pour sa part, à substituer aux obligations de moyens des obligations de résultat auditables, à exiger une vérification du bénéficiaire avant validation, que le règlement européen 2024/886 impose aux virements instantanés, et à publier pays par pays les indicateurs de la plateforme, au sein d’une gouvernance régionale associant la Commission de l’UEMOA, les régulateurs des télécommunications et les autorités de protection des données. Les États, enfin, devraient harmoniser par directive la fiscalité du mobile money avant l’ouverture transfrontalière.
La BCEAO a posé le rail ; il reste à l’alimenter en énergie, à garantir un accès équitable aux canaux qui le desservent, à l’adosser à une fiscalité cohérente et à le sécuriser. L’interopérabilité ne se décrète pas : elle se construit dans l’articulation entre régulation monétaire et régulation des télécommunications.
Dr Isaac I. SISSOKHO, expert en Gouvernance, Régulation et Stratégie de Développement Numérique