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Rentrée Numérique 2026 : Abdoullah Cissé invite l’Afrique à passer de l’échiquier aux règles du jeu

Rentrée Numérique 2026 : Abdoullah Cissé invite l’Afrique à passer de l’échiquier aux règles du jeu

Et si le véritable défi numérique de l’Afrique n’était plus seulement de trouver sa place dans le nouvel ordre technologique mondial, mais de participer à la définition de ses règles ? C’est la question de fond qui traverse la leçon inaugurale prononcée par le professeur Abdoullah Cissé, le 8 septembre 2026 à Dakar, à l’ouverture de la 5e édition de la Rentrée Numérique, organisée autour du thème : « Le numérique au cœur des dynamiques géostratégiques : le défi africain ».

Intitulée « De l’échiquier aux règles du jeu – L’Afrique face à la nouvelle géopolitique du numérique », cette leçon propose de dépasser une lecture du numérique réduite aux infrastructures, aux usages et à la modernisation des services. Câbles sous-marins, satellites, centres de données, cloud, intelligence artificielle, algorithmes, standards, langues : derrière chacune de ces composantes se jouent désormais des rapports de puissance et la capacité des États et des continents à préserver leur autonomie de décision.

Pour Abdoullah Cissé, l’enjeu n’est donc plus simplement de savoir si l’Afrique participe à la transformation numérique mondiale. Elle y participe déjà. La question est désormais de savoir à quelles conditions elle y participe, ce qu’elle maîtrise réellement et, surtout, quelle capacité elle possède à influencer les architectures, les standards et les normes qui organisent cet univers.

Une carte pour commencer à penser autrement

Pour construire sa démonstration, Abdoullah Cissé part d’un objet apparemment éloigné du numérique : une carte du monde. Il revient sur la projection de Mercator, conçue en 1569 pour répondre à un besoin de navigation. Le professeur prend soin de ne pas lui attribuer une intention qu’elle n’avait pas : Mercator n’a pas été conçue pour « rapetisser » l’Afrique. Le problème réside davantage dans la généralisation de son usage. Un outil destiné à la navigation est progressivement devenu une représentation presque universelle du monde, jusque dans les écoles, les atlas et les imaginaires collectifs.

Or cette projection déforme les superficies. Le Groenland peut ainsi apparaître visuellement comparable à l’Afrique, alors que l’Afrique est, rappelle-t-il, quatorze fois plus grande. À l’inverse, une projection équivalente comme Equal Earth restitue correctement les superficies, tout en déformant nécessairement d’autres dimensions. Car aucune projection cartographique n’est parfaitement neutre : représenter une sphère sur une surface plane oblige toujours à choisir ce que l’on accepte de déformer.

Cette entrée par la carte n’est pas anecdotique. Elle permet au professeur Cissé d’introduire l’une des idées structurantes de sa leçon : les représentations que nous utilisons ne sont jamais sans conséquences. Une solution technique peut progressivement devenir un standard, puis une évidence, au point que nous finissons parfois par oublier qu’elle résulte elle-même d’un choix.

Il rapproche cette réflexion de la résolution « Correct the Map », évoquée dans sa leçon et portée par le Togo au nom du Groupe africain. Pour Abdoullah Cissé, l’enseignement est surtout politique : une règle de représentation peut être discutée, proposée, négociée et transformée. L’Afrique n’est donc pas condamnée à seulement évoluer à l’intérieur de cadres construits ailleurs ; elle peut également contribuer à leur redéfinition.

Une nouvelle géographie faite de données, de réseaux et de lignes de code

À la géographie traditionnelle des frontières, des ports, des routes et des ressources s’est désormais superposée une autre géographie. Elle est constituée des câbles sous-marins qui relient le continent au reste du monde, des satellites qui le survolent, des centres de données où sont hébergées les informations, des clouds utilisés par les administrations, des plateformes qui structurent une partie du commerce et de l’information, mais aussi des modèles d’intelligence artificielle qui interviennent progressivement dans l’éducation, la santé ou la prise de décision.

Dans cette nouvelle géographie, résume en substance Abdoullah Cissé, les territoires sont aussi faits de données, les routes deviennent des réseaux, les ports prennent la forme de centres de données et certaines frontières passent désormais par des lignes de code.

Ce changement de géographie entraîne nécessairement un changement dans la conception de la puissance. Pendant longtemps, le numérique a principalement été envisagé sous l’angle de la modernisation : numériser l’administration, connecter les écoles, développer les paiements numériques, améliorer l’accès aux services. Ces objectifs restent essentiels. Mais ils ne suffisent plus.

Lorsque les données deviennent indispensables aux décisions économiques, elles deviennent stratégiques. Lorsque quelques infrastructures déterminent l’accès de millions de personnes à des services essentiels, elles deviennent géopolitiques. Et lorsque l’intelligence artificielle intervient dans la production des connaissances, des décisions et des récits, elle devient elle-même un enjeu de puissance. « Le numérique n’est plus seulement un secteur : il est devenu un espace de puissance », affirme ainsi Abdoullah Cissé.

Du service à la norme : les différents niveaux de puissance numérique

L’un des passages les plus éclairants de la leçon inaugurale est sans doute celui dans lequel Abdoullah Cissé décrit plusieurs niveaux de maîtrise. Celui qui maîtrise l’infrastructure fournit un service. Celui qui maîtrise la donnée détient une ressource. Celui qui maîtrise l’algorithme peut influencer la décision. Celui qui écrit le standard organise l’interopérabilité. Et celui qui contribue à la norme commence à écrire les règles du jeu.

Cette hiérarchie permet de poser autrement la question du retard ou de l’avancée numérique de l’Afrique. Être connecté ne signifie pas nécessairement être souverain. Posséder des infrastructures ne garantit pas la maîtrise des technologies qui les font fonctionner. Héberger ses données ne signifie pas automatiquement contrôler les logiciels, les modèles ou les standards qui permettent de les exploiter. D’où trois questions posées par le professeur : dans quelles conditions accédons-nous au numérique ? Que maîtrisons-nous ? Et qui définit les architectures dans lesquelles nous opérons ?

0,6 % de la capacité mondiale des centres de données

Abdoullah Cissé invite ainsi à regarder la dépendance numérique comme un système. Ce système comprend les infrastructures — câbles, réseaux, satellites et centres de données — mais également les données, la puissance de calcul, les logiciels, les plateformes, les modèles, les compétences, les capitaux, les standards et les normes. À un niveau encore plus profond interviennent les langues, les catégories et les récits utilisés par les machines pour apprendre à représenter le monde.

Un chiffre cité durant la leçon illustre l’ampleur du déséquilibre. Selon les données reprises par Abdoullah Cissé, l’Afrique représente seulement 0,6 % de la capacité mondiale des centres de données, alors qu’elle rassemble environ 20 % de la population mondiale. Il évoque une capacité de 360 mégawatts sur quelque 55 000 mégawatts à l’échelle mondiale. Plus préoccupant encore : même la réalisation de l’ensemble des projets annoncés ne permettrait pas nécessairement au continent d’augmenter sa part relative, la croissance étant encore plus rapide ailleurs.

Cette réalité permet de comprendre pourquoi les avancées isolées ne suffisent pas. Un pays peut héberger davantage de données tout en restant dépendant de technologies extérieures. Il peut former d’excellents ingénieurs qui créent ensuite de la valeur ailleurs. Il peut adopter massivement l’intelligence artificielle sans être suffisamment présent dans les données, les langues et les modèles qui façonnent ces systèmes. Il peut enfin disposer d’infrastructures nationales tout en appliquant des règles qu’il n’a pas contribué à élaborer.

Utilisatrice, négociatrice ou configuratrice : trois Afriques numériques

C’est dans ce contexte qu’Abdoullah Cissé dessine trois trajectoires possibles pour le continent. La première est celle de l’Afrique utilisatrice. Elle est connectée, consomme et adopte rapidement les innovations produites ailleurs. Mais la valeur, les architectures et les standards demeurent largement contrôlés à l’extérieur du continent. L’Afrique participe au jeu, mais maîtrise peu ses règles.

La deuxième trajectoire est celle de l’Afrique négociatrice. Elle prend conscience de ses vulnérabilités, investit dans ses infrastructures, développe ses capacités, renforce sa cybersécurité et augmente progressivement son pouvoir de négociation. Elle ne cherche pas à supprimer toute interdépendance : elle apprend à la négocier.

Enfin apparaît l’Afrique configuratrice. Celle-ci ne se contente plus d’utiliser ou de négocier. Elle contribue. Elle développe des technologies adaptées à ses propres réalités, construit des modèles capables d’intégrer ses langues et participe à la définition des standards. Surtout, elle refuse de considérer que toutes les règles du futur technologique sont déjà écrites.

Ces trois Afriques, précise le professeur, ne constituent pas des prédictions. Elles représentent des bifurcations et renvoient à une responsabilité immédiate : qu’est-ce que le continent choisit aujourd’hui de rendre possible ?

Être souverain, ce n’est pas tout fabriquer

La leçon inaugurale propose également une redéfinition particulièrement intéressante de la souveraineté numérique. Pour Abdoullah Cissé, celle-ci ne doit pas être confondue avec l’autarcie. Dans un système technologique mondial profondément interconnecté, aucune nation ne maîtrise seule l’intégralité des couches du numérique.

L’objectif ne peut donc pas être de tout fabriquer, tout contrôler et tout posséder à l’intérieur de ses frontières. Il consiste plutôt à déterminer ce qui doit absolument être maîtrisé, ce qui peut être acheté, mutualisé ou partagé et ce qui ne peut être abandonné sans compromettre la capacité de décision. Le professeur résume cette approche dans une formule : « La souveraineté numérique n’est pas l’autarcie technologique. Elle est la capacité de choisir ses interdépendances. »

Cette définition déplace profondément le débat. La souveraineté n’est plus seulement une logique de possession ou de protection. Elle devient une capacité d’action et de choix.

Après la souveraineté numérique, la souveraineté représentationnelle

Abdoullah Cissé va cependant plus loin en proposant une troisième dimension : la « souveraineté représentationnelle ». Nous connaissons la souveraineté territoriale, fondée notamment sur les frontières, les ressources et les institutions. Nous apprenons désormais à penser la souveraineté numérique autour des infrastructures, des données, de la puissance de calcul et des modèles.

Mais il faut aussi, selon lui, s’intéresser à la manière dont l’Afrique est représentée. Cela concerne les cartes, mais également les catégories statistiques, les classements, les indicateurs de développement, les normes techniques ou encore les données utilisées pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle. Car ce qui prétend simplement décrire la réalité finit parfois par participer à sa construction.

La question des langues africaines devient ici particulièrement révélatrice. L’Afrique compte plus de 2 000 langues, soit près d’un tiers des langues du monde. Pourtant, plus de 95 % d’entre elles sont, selon les données citées dans la leçon, considérées comme des langues « à faibles ressources », faute de données numériques suffisantes pour permettre notamment aux systèmes d’intelligence artificielle de correctement les apprendre.

Abdoullah Cissé prend l’exemple du swahili : avec quelque 80 millions de locuteurs, cette langue demeure moins bien dotée en ressources numériques que le suédois, parlé par environ 10,5 millions de personnes. Le professeur établit alors un parallèle particulièrement parlant avec son point de départ cartographique : c’est, dit-il, la distorsion de Mercator appliquée non plus aux superficies, mais aux paroles.

« Une capacité dispersée n’est pas encore une puissance »

Se pose alors la question de l’échelle. Certains enjeux — puissance de calcul, cloud, cybersécurité, recherche avancée, semi-conducteurs ou négociation avec les grandes plateformes — exigent des capacités considérables qu’un État pris isolément peut difficilement réunir.

Pour Abdoullah Cissé, l’Afrique ne manque pourtant ni de talents, ni d’innovateurs, ni d’universités, ni de jeunesse. Son problème réside aussi dans la dispersion de ses capacités. « Une capacité dispersée n’est pas encore une puissance », souligne-t-il.

Faire puissance suppose donc de relier les capacités : les États aux marchés, les universités aux entreprises, la recherche à l’investissement, les diasporas aux écosystèmes locaux, mais aussi les langues africaines aux technologies d’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas, dans cette perspective, de construire une « forteresse numérique africaine ». L’objectif est de développer une capacité d’action collective, une puissance organisée en réseau, suffisamment forte pour coopérer avec le reste du monde sans s’y dissoudre.

De la place à la capacité

C’est ici que le titre de la leçon inaugurale prend tout son sens : « De l’échiquier aux règles du jeu ». Pendant longtemps, observe Abdoullah Cissé, la question posée à l’Afrique était celle de sa place : quelle place veut-elle occuper dans le monde ?

Mais avoir une place sur l’échiquier ne signifie pas avoir participé à sa conception. Posséder certaines pièces ne signifie pas déterminer leurs mouvements. Et savoir jouer ne signifie pas avoir participé à l’élaboration des règles. Le changement que doit opérer le continent est donc plus profond : passer de la place à la capacité ; de la consommation à la contribution ; de la dépendance à l’interdépendance choisie ; des capacités dispersées aux capacités reliées ; de la souveraineté proclamée à la souveraineté exercée.

Et, progressivement, passer de l’échiquier aux règles du jeu. L’ambition n’est évidemment pas que l’Afrique écrive seule les règles numériques mondiales. Abdoullah Cissé met lui-même en garde contre cette illusion. L’objectif est plutôt qu’elle devienne suffisamment présente, organisée et capable pour que les règles déterminantes pour son avenir ne puissent plus durablement être écrites sans elle.

Et si le prochain enjeu du Sénégal était aussi celui des représentations ?

La réflexion débouche enfin sur une proposition concrète adressée notamment au Sénégal. Abdoullah Cissé rappelle que le New Deal Technologique place la souveraineté numérique parmi ses piliers et engage le pays vers des capacités nationales, notamment en matière de cloud et de calcul.

Mais il propose d’ajouter une dimension : celle des représentations. Cela signifie être présent dans les espaces où s’écrivent les normes, mais également apprendre, dès l’école, à interroger les représentations autant que les réalités qu’elles prétendent représenter. Et ce principe, souligne-t-il, dépasse largement la cartographie : il concerne désormais l’intelligence artificielle elle-même.

Car derrière les modèles d’IA se trouvent des données, des langues, des catégories, des choix et des représentations du monde. Si l’Afrique reste absente de leur construction, elle risque de se retrouver dans une situation comparable à celle décrite au début de la leçon : présente sur la carte, mais représentée à travers des choix effectués ailleurs.

C’est probablement l’un des enseignements les plus forts de cette leçon inaugurale. Le défi numérique africain ne se résume plus à connecter davantage, construire davantage de data centers, former davantage d’ingénieurs ou adopter plus rapidement l’intelligence artificielle. Tous ces chantiers demeurent indispensables. Mais une question supplémentaire s’impose désormais : quelle capacité l’Afrique possède-t-elle à participer à la définition des infrastructures, des données, des modèles, des standards, des normes et des représentations qui structureront le monde numérique de demain ?

Une règle peut être changée. D’autres restent encore à écrire. Celles du calcul. Celles des données. Celles des modèles. Celles des standards. Celles aussi des langues dans lesquelles les machines apprendront demain à comprendre et à raconter le monde. Et, pour Abdoullah Cissé, c’est peut-être précisément là que commence le véritable défi africain.

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