New Deal Technologie | Le Manifeste de Elhadji Wack Ndiaye
👉 vers une doctrine de souveraineté éducative
L’Afrique se trouve aujourd’hui à un tournant historique. Pendant que le monde entre à grande vitesse dans l’ère de l’intelligence artificielle, de la robotique, de la cybersécurité, des technologies immersives, de l’Internet des objets, du cloud, de la blockchain et des systèmes autonomes, une grande partie de nos systèmes éducatifs continue de fonctionner selon des modèles conçus pour un autre siècle. Cette situation dépasse largement la seule modernisation des outils pédagogiques. Elle pose une question fondamentale, celle de notre capacité collective à préparer les générations futures à un monde dont les transformations technologiques, économiques et sociales sont déjà profondément engagées.
Depuis des décennies, l’école africaine a été pensée pour préparer les élèves à une société où les métiers étaient relativement stables, les compétences largement prédéfinies et le travail organisé autour de processus standardisés. Aujourd’hui, cette logique atteint ses limites face à un monde dans lequel l’intelligence artificielle, l’automatisation et les technologies émergentes transforment profondément les métiers, les compétences et les modes de production, tout en bouleversant déjà notre manière d’apprendre, de travailler et d’interagir avec le savoir. Le décalage n’est donc plus théorique. Il devient chaque année plus visible, à mesure que l’évolution technologique s’accélère à un rythme que les réformes éducatives traditionnelles peinent à suivre. L’enjeu n’est plus simplement d’adapter progressivement l’école aux nouvelles technologies mais de repenser en profondeur sa mission, ses méthodes et ses finalités à la lumière du nouveau monde qui se construit.
La véritable question n’est plus d’introduire le numérique à l’école mais de construire une école capable de préparer une génération qui vivra avec l’intelligence artificielle et les technologies émergentes comme nous vivons aujourd’hui avec l’électricité et Internet. L’École Africaine 2.0 ne peut donc pas être une école traditionnelle à laquelle on aurait simplement ajouté des ordinateurs, des tablettes et une connexion Internet. Numériser un modèle ancien ne suffit plus. C’est le modèle éducatif lui-même qu’il faut repenser, depuis les méthodes d’apprentissage jusqu’aux compétences enseignées, depuis le rôle de l’enseignant jusqu’aux méthodes d’évaluation, en passant par les infrastructures, les contenus, les données et la capacité à produire localement les technologies dont nous avons besoin.
L’École Africaine 2.0 ne peut pas être une école traditionnelle à laquelle on aurait simplement ajouté des ordinateurs, des tablettes et une connexion Internet. Numériser un modèle ancien ne suffit plus. C’est le modèle éducatif lui-même qu’il faut repenser. Cette transformation doit partir des réalités africaines. Aucune révolution pédagogique ne sera durable sans répondre aux contraintes d’accès à l’électricité, au coût des équipements et à la fracture numérique entre territoires urbains et ruraux. L’école de demain devra donc privilégier des solutions résilientes comme l’énergie solaire, les contenus hors ligne, les plateformes fonctionnant sans connexion permanente, les serveurs locaux et les équipements durables et réparables localement.
En Sierra Leone, EasySTEM a ainsi développé un dispositif associant serveur local, tablettes, projecteur et panneaux solaires pour apporter des contenus scientifiques dans les écoles rurales. Au Malawi, le programme BEFIT utilise des tablettes préchargées et des systèmes d’alimentation solaire pour soutenir l’apprentissage à grande échelle. Ces expériences montrent qu’une transformation numérique africaine peut être sobre, accessible et adaptée aux contraintes locales.
Mais l’École Africaine 2.0 ne doit pas seulement connecter les établissements. Elle doit transformer la manière d’apprendre. L’IA peut personnaliser les parcours, adapter les contenus au niveau de chaque élève, identifier les difficultés et fournir aux enseignants de nouveaux outils d’accompagnement.
Au Rwanda, un partenariat entre le gouvernement, ALX et Anthropic a donné naissance à Chidi, un compagnon d’apprentissage fondé sur l’IA Claude et conçu comme un mentor socratique, privilégiant le questionnement et le raisonnement. Au Kenya, Eneza Education permet à des apprenants d’accéder à des contenus pédagogiques notamment par SMS et USSD, démontrant qu’une technologie simple peut élargir l’accès au savoir. Au Nigeria, le programme EdoBEST a combiné réforme pédagogique, accompagnement des enseignants, technologies et pilotage par les données pour transformer l’éducation de base à grande échelle.
Ces expériences montrent que la technologie n’a de valeur éducative que lorsqu’elle s’inscrit dans une véritable stratégie pédagogique, institutionnelle et humaine.
L’IA ne doit cependant jamais remplacer la pensée. L’école devra apprendre aux enfants non seulement à utiliser l’IA mais à penser avec elle sans la laisser penser à leur place. Esprit critique, vérification de l’information, raisonnement, créativité, capacité à résoudre des problèmes et à prendre des décisions deviendront aussi fondamentaux que lire, écrire ou compter.
Cette transformation devra également être profondément africaine. Nous ne pouvons pas importer des plateformes conçues ailleurs et appeler cela une transformation de notre éducation. L’École Africaine 2.0 doit valoriser nos langues, nos cultures et nos réalités et favoriser la production locale de contenus par nos enseignants, chercheurs, ingénieurs, linguistes et créateurs.
L’initiative Masakhane, communauté panafricaine de recherche consacrée notamment aux technologies linguistiques, rappelle à cet égard que l’IA devra comprendre nos langues et nos cultures pour réellement servir nos sociétés. La maîtrise de nos technologies linguistiques participe ainsi à notre souveraineté cognitive et numérique.
Cette ambition rejoint directement celle de la souveraineté numérique. Les données scolaires, résultats, parcours pédagogiques, profils d’apprentissage et données administratives constituent progressivement un patrimoine informationnel stratégique. L’Afrique doit savoir où sont ses données, qui y accède, comment elles sont utilisées et quelles technologies les traitent. La souveraineté ne signifie pas tout produire seul mais conserver une capacité réelle de compréhension, de décision, de protection et de maîtrise des infrastructures critiques.
Au Sénégal, cette orientation s’inscrit dans le New Deal Technologique. Le Conseil des ministres du 26 février 2025 a notamment placé la souveraineté numérique, la maîtrise du cyberespace et des données nationales, l’hébergement des données au Sénégal et le développement du cloud souverain parmi les priorités nationales. Le Président de la République, Son Excellence M. Bassirou Diomaye Diakhar FAYE a également souligné l’importance de l’éducation au numérique et du renforcement des compétences en identifiant l’Université virtuelle du Sénégal Cheikh Hamidou Kane comme l’un des socles du New Deal Technologique.
Dans cette dynamique, Door, présenté au Sénégal comme une solution de cloud souverain développée par Cloudoor en partenariat avec le Groupement Orange Services, illustre l’émergence de capacités technologiques pouvant contribuer à l’environnement nécessaire au développement de services numériques souverains, notamment dans l’éducation.
L’ambition doit cependant dépasser les frontières nationales. Une innovation éducative développée dans un pays africain doit pouvoir être adaptée et partagée avec les autres. L’École Africaine 2.0 doit favoriser la mutualisation des contenus, de la recherche, des infrastructures et des solutions technologiques afin de transformer notre jeunesse en force éducative, scientifique, technologique et économique.
L’IA, la robotique, la cybersécurité, la programmation, la science des données, le cloud, les technologies immersives et l’Internet des objets doivent progressivement devenir des composantes de la culture générale. Il ne s’agit pas de transformer chaque enfant en ingénieur mais de permettre à chaque citoyen de comprendre suffisamment les technologies qui structurent son environnement pour les utiliser intelligemment et en mesurer les risques.
Le métier d’enseignant devra lui aussi évoluer. Plus les machines seront capables de transmettre des connaissances, plus la valeur de l’enseignant résidera dans l’accompagnement humain, l’écoute, la motivation, la transmission des valeurs, le discernement et la révélation des talents. L’enseignant de demain sera davantage un mentor et un guide, soutenu par une formation continue adaptée.
L’évaluation devra suivre la même évolution. Dans un monde où l’IA peut rédiger, analyser et résoudre, la restitution de connaissances mémorisées ne peut plus être l’unique référence. L’école doit progressivement passer de la restitution à la création, en valorisant la compréhension, l’expérimentation, l’argumentation, la collaboration, la résolution de problèmes et la capacité à donner du sens au savoir.
Cette mutation est également économique. Former aux technologies émergentes ne doit pas seulement rendre les jeunes employables. Cela doit faire émerger des chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs et entreprises capables de produire nos propres solutions, infrastructures et technologies. Chaque investissement éducatif devrait ainsi contribuer à réduire notre dépendance technologique et à créer des compétences, des contenus, des emplois et de la valeur sur le continent.
Cette transformation exigera des partenariats entre États, secteur privé africain, diaspora, universités, centres de recherche et partenaires internationaux. Mais ces partenariats devront renforcer progressivement les capacités africaines plutôt que créer de nouvelles dépendances.
L’École Africaine 2.0 doit enfin devenir un véritable écosystème de découverte, d’expérimentation, de création et d’innovation, rapprochant l’école de l’université, de la recherche, de l’entreprise et des territoires. Elle doit permettre à l’enfant de passer progressivement du statut d’utilisateur à celui de créateur, puis d’innovateur et d’entrepreneur.
L’Afrique ne doit pas chercher à reproduire l’école des pays qui l’ont précédée. Elle doit avoir l’ambition de concevoir celle dont le monde de demain aura besoin. Une école où la technologie amplifie l’intelligence humaine sans la remplacer, où la créativité complète la connaissance, où l’expérimentation complète la théorie et où l’esprit critique protège contre la dépendance à la machine.
Le véritable danger pour l’Afrique n’est pas que les technologies émergentes transforment certains métiers. C’est de continuer à former des jeunes pour un monde qui disparaît sans leur donner les moyens de construire celui qui émerge.
Nous ne devons donc pas seulement connecter nos écoles. Nous devons connecter nos enfants à l’avenir. L’Afrique ne doit pas subir la révolution des technologies émergentes. Elle doit choisir d’en devenir l’architecte.
Elhadji Wack Ndiaye
Expert en politiques publiques numériques, gouvernance des systèmes d’information, transformation numérique et innovation publique.