Nous aimons le naturel. Nous l’aimons même tellement que nous en avons fait une promesse, presque un label de confiance. Nous voulons du jus naturel dans nos verres, des produits naturels dans nos assiettes, des cheveux naturels sur nos têtes, des saveurs naturelles dans nos plats et, lorsque le tumulte des villes nous fatigue, des paysages naturels pour retrouver un peu de sérénité. Dans les rayons des supermarchés, trois petits mots, “100 % naturel”, suffisent parfois à nous rassurer et même à nous convaincre de payer quelques francs supplémentaires. À l’inverse, tout ce qui porte l’étiquette de l’artificiel éveille spontanément notre méfiance : colorants artificiels, conservateurs artificiels, arômes artificiels… Comme si, par principe, ce que l’homme avait fabriqué devait toujours inspirer un peu plus de suspicion que ce que la nature avait produit.
Et cette préférence ne s’arrête même pas à ce que nous mangeons, buvons ou consommons. Nous l’avons transportée jusque dans nos rapports humains. Nous voulons des sourires naturels, des émotions sincères, des paroles spontanées, des relations authentiques. Nous reprochons à certains de “sonner faux”, de jouer un rôle, de manquer de naturel. Car, dans notre vocabulaire lui-même, l’artificiel a longtemps été le contraire de ce que nous valorisions : le vrai, le sincère, l’authentique. D’ailleurs, essayez donc de dire à quelqu’un : “Vous êtes vraiment une personne artificielle.” Il y a peu de chances qu’il vous réponde, le sourire aux lèvres : “Merci beaucoup, c’est gentil.”
Pendant longtemps, l’artificiel avait donc plutôt mauvaise presse. Le naturel rassurait, l’artificiel éveillait le soupçon. Nous avions fini par associer l’un à l’authenticité et l’autre à l’imitation, au faux, au fabriqué. Et puis, presque sans prévenir, quelque chose d’extraordinaire s’est produit dans notre rapport à ce mot. Nous avons rencontré une forme d’artificiel que nous ne cherchons plus à cacher, que nous ne regardons plus avec méfiance et dont nous parlons même avec enthousiasme. Nous lui consacrons des conférences, des sommets, des formations, des stratégies nationales et des milliards de dollars d’investissements. Son nom ? L’intelligence artificielle.
Et là, miracle : nous aimons l’artificiel ! Nous l’aimons tellement que nous lui parlons tous les jours. Nous lui racontons nos problèmes, nous lui confions nos documents, nous lui demandons de corriger nos fautes, de préparer nos présentations, de résumer nos réunions, de traduire nos textes, de programmer nos logiciels, de créer nos images et parfois même de trouver les mots que nous utiliserons pour déclarer notre amour à un autre être humain. Après avoir passé des décennies à nous méfier de tout ce qui était artificiel, nous voilà donc en train de demander à une intelligence artificielle de nous aider à paraître plus naturels. Il fallait quand même le faire.
Mais derrière cette contradiction, aussi amusante soit-elle, se cache une question beaucoup plus sérieuse. Qu’est-ce qui s’est passé pour que nous acceptions aussi facilement de déléguer à une machine des activités que nous considérions jusque-là comme profondément humaines ? Et surtout, pourquoi sommes-nous autant fascinés par les progrès de l’intelligence artificielle au moment même où nous semblons parfois nous préoccuper de moins en moins de l’entretien de notre intelligence naturelle ?
Car pendant que nous entraînons les machines à apprendre, nous désapprenons parfois à chercher. Pendant que nous améliorons leur capacité à rédiger, nous sommes tentés de moins écrire. Pendant que nous perfectionnons leur mémoire, nous sollicitons moins la nôtre. Pendant que nous leur apprenons à synthétiser des documents, nous nous demandons de plus en plus pourquoi nous devrions encore les lire entièrement. Et pendant que les ingénieurs cherchent à rendre les machines capables de raisonner toujours davantage, certains humains découvrent avec bonheur qu’ils peuvent désormais se dispenser d’une partie de l’effort nécessaire pour le faire eux-mêmes.
C’est peut-être là que se situe le véritable paradoxe de la révolution actuelle. Jamais l’humanité n’a autant investi d’argent, d’énergie, de recherche et de puissance informatique pour développer une intelligence qui n’est pas la sienne. Nous mesurons les performances des modèles, comparons leurs capacités de raisonnement, célébrons leurs progrès et attendons avec impatience leur prochaine génération. Mais combien investissons-nous parallèlement dans notre capacité collective à lire, comprendre, argumenter, vérifier, douter, mémoriser, créer et exercer notre esprit critique ? Nous sommes fascinés par l’idée qu’une machine puisse devenir plus intelligente demain, mais beaucoup moins préoccupés par la possibilité qu’un humain puisse devenir intellectuellement plus paresseux aujourd’hui.
Il ne s’agit évidemment pas de déclarer la guerre à l’intelligence artificielle. Ce serait un contresens. L’IA est probablement l’un des outils les plus puissants que l’humanité ait créés pour augmenter ses capacités. Elle peut accélérer la recherche scientifique, faciliter l’accès au savoir, améliorer la productivité, accompagner l’éducation, transformer la médecine, stimuler la création et permettre à des millions de personnes d’accomplir en quelques minutes des tâches qui leur demandaient auparavant plusieurs heures. Refuser cette révolution au nom d’une défense romantique du “naturel” reviendrait à reprocher à la calculatrice de savoir calculer plus rapidement que nous.
Le problème commence lorsque l’outil qui devait augmenter notre intelligence finit par la remplacer dans des situations où elle aurait précisément besoin de s’exercer. Car l’intelligence humaine ressemble, sur ce point, à beaucoup de nos capacités : ce que nous cessons d’exercer finit par s’affaiblir. Si nous demandons systématiquement à une machine de résumer avant d’avoir lu, de rédiger avant d’avoir pensé, de répondre avant d’avoir cherché et de choisir avant d’avoir comparé, nous risquons de gagner énormément de temps tout en perdant progressivement quelque chose de beaucoup plus précieux : l’habitude de l’effort intellectuel.
Il existe pourtant encore quelques fonctionnalités intéressantes dans notre intelligence naturelle. Elle sait douter. Elle peut ressentir. Elle possède une histoire, une culture, une expérience et une conscience du contexte. Elle peut se tromper, reconnaître son erreur et parfois transformer cette erreur en découverte. Elle peut regarder une situation parfaitement banale et poser une question que personne n’avait encore formulée. Elle sait aussi être irrationnelle, contradictoire et imprévisible, ce qui n’est pas toujours une qualité, certes, mais qui a tout de même produit quelques œuvres d’art, quelques grandes découvertes scientifiques et une bonne partie de l’histoire de l’humanité.
La question qui devrait nous préoccuper n’est donc peut-être pas : “Jusqu’où ira l’intelligence artificielle ?” Nous devrions également nous demander : “Que voulons-nous faire de notre intelligence naturelle ?” Les deux ne sont d’ailleurs pas condamnées à s’affronter. L’une peut augmenter l’autre. L’IA peut nous permettre d’aller plus loin, à condition de ne pas lui demander systématiquement de marcher à notre place. Elle peut nous aider à mieux écrire sans nous dispenser d’avoir quelque chose à dire. Elle peut nous aider à trouver des réponses sans nous retirer la responsabilité de poser les bonnes questions. Elle peut accélérer notre réflexion, mais elle ne devrait pas devenir une excuse pour y renoncer.
C’est probablement cela que nous devons apprendre maintenant : aimer l’intelligence artificielle sans cesser de cultiver l’intelligence naturelle. Utiliser la première pour augmenter la seconde plutôt que pour l’endormir. Continuer à lire même lorsqu’un résumé est disponible, à réfléchir même lorsqu’une réponse apparaît en quelques secondes, à vérifier même lorsque la formulation semble convaincante, à apprendre même lorsque la machine sait déjà et, surtout, à conserver cette curiosité qui nous pousse à demander pourquoi.
Après tout, l’intelligence artificielle n’est pas apparue toute seule. Elle est le produit de cette intelligence naturelle que nous semblons parfois trouver si fatigante à utiliser. Des humains ont imaginé les mathématiques, les ordinateurs, les algorithmes et les architectures qui permettent aujourd’hui aux machines de produire des résultats extraordinaires. Il serait donc assez ironique que la plus grande réussite de notre intelligence naturelle devienne finalement la raison pour laquelle nous décidions de moins nous en servir.
Pendant que nous entraînons chaque jour l’intelligence artificielle, pensons donc à entraîner aussi l’autre. La nôtre. Parce que si un jour l’artificiel finit réellement par dépasser le naturel, il faudrait au moins éviter que ce soit simplement parce que le naturel a arrêté de s’entraîner.