La coupure de l’Internet administratif par Cabo Verde Telecom suffit-elle à remettre en cause la volonté de l’État de diversifier sa connectivité internationale ? Depuis les révélations du « Tech Observateur », plusieurs cadres et anciens responsables de Sonatel contestent la pertinence même du projet SHARE, invoquant les infrastructures et l’expertise de l’opérateur historique. Dans cette contribution, Elhadji Wack Ndiaye apporte un témoignage qui éclaire les origines de cette stratégie et interroge les choix ayant conduit à sa configuration actuelle.
Directeur de l’exploitation de l’Agence de l’informatique de l’État (ADIE) lors de la crise de novembre 2011, Wack Ndiaye explique, de Paris où il se trouve présentement, avoir participé aux opérations d’urgence destinées à maintenir les communications de l’État pendant la grève des travailleurs de Sonatel. Selon lui, cet épisode avait révélé les risques d’une dépendance envers un seul opérateur. À cette vulnérabilité s’ajoutaient des charges de télécommunication qu’il estime à près de 23 milliards de francs CFA par an, ainsi que des pratiques de facturation qu’il conteste. La recherche d’alternatives répondait donc, dans son récit, à des impératifs de continuité du service, de maîtrise des dépenses et d’autonomie.
Son argumentaire répond ainsi, sur le fond, à ceux qui considèrent que l’existence de Sonatel rendait superflu tout investissement public dans une autre voie internationale. Wack Ndiaye décrit un « quasi-monopole de fait » sur les infrastructures de gros, dont SHARE devait permettre de réduire les effets, pour l’administration comme pour les opérateurs alternatifs. Il conteste également l’idée selon laquelle l’absence de coupures pour impayés chez l’opérateur historique témoignait d’une tolérance particulière : selon lui, les engagements financiers bénéficiaient d’un mécanisme de compensation avec l’État. Autant d’éléments qu’il avance pour défendre la logique initiale de diversification.
Cette défense s’accompagne toutefois d’une critique des orientations prises sous la direction de Cheikh Bakhoum. Wack Ndiaye affirme que le raccordement direct à EllaLink initialement envisagé a été abandonné au profit d’un passage par Cabo Verde Telecom – ce que l’ancien Directeur général avait démenti -, un choix dont il dit s’être désolidarisé. Il évoque également des désaccords avec la tutelle ayant nécessité un arbitrage présidentiel, ainsi qu’un comité de pilotage de Smart Sénégal qui, selon lui, ne s’est jamais réuni. Sans se prononcer sur les circonstances de la récente suspension, son témoignage prolonge les questions de notre enquête sur l’architecture retenue et la gouvernance du projet.
Suite à la publication du journaliste en TIC M. Ousmane Gueye, il est essentiel de rétablir la vérité sur les origines et les motivations profondes de la stratégie de diversification de la connectivité de l’État, loin des polémiques actuelles.
L’idée d’acquérir un accès international, à travers des capacités de transit en bande passante indépendantes pour faire circuler le trafic Internet et les communications de l’administration vers le reste du monde afin de s’affranchir d’un monopole historique et de sécuriser nos communications, n’est pas le fruit du hasard. Elle constituait la suite logique des enseignements tirés de nos crises opérationnelles passées et de la nécessité d’optimiser les coûts de télécommunication de l’État.
Il me paraît indispensable avec l’humilité mais aussi le devoir de mémoire qui s’imposent lorsque l’on a directement piloté une grande partie de ces dossiers, de restituer la chronologie exacte des faits. L’expérience montre que le projet SHARE demeurait, dans sa conception initiale, un instrument de premier plan pour doter l’État d’une connectivité diversifiée et durable tout en offrant aux opérateurs alternatifs une option crédible pour s’approvisionner en surcapacité de transit vers l’international sans dépendre systématiquement de l’opérateur historique.
Bien avant le programme Smart Sénégal, la nécessité de diversifier la connectivité de l’État s’est construite face à des vulnérabilités techniques et financières, brutalement mises en lumière par la crise de novembre 2011.
Cette année-là, une grève d’envergure des travailleurs de la Sonatel avait totalement paralysé l’Internet et la téléphonie au Sénégal pendant 5 jours. Face à cette situation critique immobilisant l’ensemble des services vitaux, une solution d’urgence absolue s’imposait.
Sur instruction du Président Abdoulaye Wade, donnée en Conseil des Ministres, le Ministre de la Communication d’alors, M. Moustapha Guirassy, a organisé en urgence une réunion au terme de laquelle une cellule de crise a été activée dans son bureau. Étaient notamment présents M. Tamsir Ba, Directeur général de l’ADIE, le Directeur général d’Expresso Sénégal, et moi-même en tant que Directeur de l’Exploitation de l’ADIE.
De nombreux ingénieurs, techniciens et partenaires, dont plusieurs œuvrent encore aujourd’hui à Sénégal Numérique S.A., ont contribué à cette œuvre collective. Mon propos est ici de témoigner de la séquence opérationnelle que j’ai eu la charge de conduire.
À cette époque, le réseau de télécommunications CDMA 1xEV-DO de l’ADIE constituait un pôle important pour les communications locales de l’État en voix et en données. Avec les équipes techniques, nous avons conçu et mis en œuvre la riposte en un temps record. Cette opération n’a pas été une décision bureaucratique prise sur le papier, elle a été exécutée et éprouvée sur le terrain en moins de 24 heures.
Cette mobilisation a nécessité 48 heures d’intervention non-stop au Technopole pour configurer les routeurs, le routage et maintenir la continuité des services essentiels. Le premier soir même, l’installation en urgence d’une station de base BTS d’Expresso Sénégal sur le toit de l’ADIE, interconnectée à notre MSC, a permis de basculer tout le trafic critique vers les réseaux tiers et vers l’international.
Dans le même temps, la dotation de 100 téléphones mobiles BlackBerry CDMA, pour la voix, les données et l’accès international, a été mise à disposition des membres du Gouvernement et des institutions clés.
Cette crise a agi comme un électrochoc. L’interview de Tamsir Ba en décembre 2011 pointant ouvertement le monopole de la Sonatel, en était la parfaite illustration. Elle a mis en lumière une faille structurelle : lorsque l’État fait reposer l’intégralité de son trafic sur un seul chemin critique et un unique opérateur, toute l’administration se retrouve pieds et poings liés.
L’autre raison subjacente et déterminante résidait dans la facture téléphonique pharaonique de l’État, qui avoisinait alors les 23 milliards de francs CFA par an en englobant la téléphonie, les liaisons Internet à travers les lignes spécialisées et l’ADSL, ainsi qu’un contrat de maintenance du parc des IPBX Alcatel de l’administration s’élevant à 600 millions par an, un service facturé pendant plusieurs années mais jamais exécuté convenablement.
À cette époque, la seule composante internet tournait autour de 4 à 5 milliards de francs CFA par an, plombée par deux incongruités majeures : l’absence totale de factures détaillées permettant de comprendre les consommations, le refus systématique de réajuster les prix en fonction des baisses occasionnées par de nouveaux tarifs découlant de nouveaux catalogues et un manque de visibilité globale sur le parc des liaisons internet qui causait le paiement continu et indu de nombreuses lignes pourtant déjà supprimées.
Après l’incident de 2011, l’ADIE disposait certes de deux lignes spécialisées de 620 Mo de la Sonatel, mais le problème restait le même avec cette dépendance subie envers l’opérateur historique.
Cependant, il est important de rappeler que depuis l’histoire des télécoms dans notre pays, la connectivité internationale du Sénégal a toujours reposé sur un modèle où Sonatel en tant que copropriétaire ou acteur majeur de la plupart des câbles sous-marins aboutissant à Dakar et exploitant les principales stations d’atterrissement, s’est trouvée en position de revendre la surcapacité aux autres opérateurs.
Aujourd’hui encore, sans aucune alternative structurante, l’infrastructure globale et centralisée de la connectivité internationale du Sénégal, qui repose presque exclusivement sur les câbles sous-marins et les stations d’atterrissement contrôlés ou co-détenus par Sonatel, se trouve exposée. Plus précisément, il s’agit du fait que l’ensemble du trafic Internet et des communications stratégiques du pays transite par un seul et même système interconnecté dominé par l’opérateur historique, sans véritable diversité de routes ou d’infrastructures alternatives indépendantes pour l’administration, de sorte que la moindre interruption ou tension sur ce maillage unique peut paralyser tout le pays. C’est précisément cette vulnérabilité structurelle que le projet SHARE, dans sa vision initiale, visait à corriger durablement en dotant l’État d’une souveraineté numérique effective.
Sans constituer un monopole de droit, cette concentration des infrastructures de gros a créé un quasi-monopole de fait, limitant la diversification effective des sources de capacité internationale et faisant de la résilience numérique un enjeu majeur de souveraineté et de concurrence.
Auparavant, j’avais déjà été mandaté par Thierno Ousmane Sy, Conseiller spécial du Président de la République, pour rencontrer les responsables de Glo1 afin d’examiner le projet de traversée des côtes sénégalaises. À l’issue de cette mission, j’avais rédigé un avis favorable, assorti de conditions strictes portant notamment sur la station d’atterrissement, la capacité internationale et les exigences de résilience. Toutefois, contre toute attente, Glo1 a par la suite également signé un accord de consortium avec Orange.
Ainsi, cette réflexion s’est naturellement prolongée vers une ambition plus structurante, celle de doter l’État de ses propres infrastructures critiques et souveraines. C’est précisément dans cette perspective qu’a progressivement pris forme le projet d’un câble sous-marin placé sous la maîtrise de l’État. Par la suite, cette initiative a été reprise et poursuivie avec l’arrivée de Cheikh Bakhoum afin de permettre à l’administration de s’affranchir définitivement de ce monopole de fait en se dotant de sa propre infrastructure de connectivité.
Le projet initial ne consistait évidemment pas à raccorder Dakar à Praia par un câble de 720 km via le point de présence de Cabo Verde Telecom pour brader notre souveraineté numérique au Cap Vert et dépendre de son opérateur historique. Il s’agissait de construire une branche sous marine d’environ 1 057 km reliant directement Dakar au tronc principal du système EllaLink afin d’assurer une continuité optique vers l’Europe sans dépendre d’un opérateur tiers. Cette architecture s’inscrivait dans une logique de souveraineté, de résilience et de diversification des routes internationales.
Si l’idée originelle était noble, les orientations successives données par la nouvelle direction générale ont suscité de légitimes interrogations techniques, notamment l’abandon du schéma initial qui prévoyait une liaison directe entre Dakar et EllaLink avec une robustesse de 16 Tb/s, dont 100 Gb/s pour l’administration, au profit d’un point de présence déporté à 720 km sur celui de Cabo Verde Telecom à 50 Gb/s.
Face à ces choix techniques en décalage avec les recommandations, je me suis lavé les mains de ce projet, me consacrant uniquement à la composante SafeCity que le DG m’avait demandé de piloter.
Le regretté Alassane Blaise Diagne, qui avait pris le relais, a lui aussi été écarté par refus de cautionner ces orientations, donnant lieu à son article alarmiste.
Par ailleurs, le programme Smart Sénégal a été piloté du début à la fin en dehors des instances de contrôle et notamment du comité de pilotage initial (dont Mamoune Ngom était membre) qui ne s’est jamais réuni. Cette bifurcation vers le Cap-Vert a également provoqué de fortes divergences entre le ministère de tutelle (dirigé par Mme Ndéye Ticke Ndiaye) et l’ancien Directeur général de Sénégal Numérique, nécessitant un arbitrage du Président Macky Sall.
En ce qui concerne la coupure ou la suspension récente liée à un défaut de paiement, je ne dispose d’aucune information et je n’ai pas les habilitations nécessaires pour me prononcer. Toutefois, il est fréquent de constater des retards de paiement envers un fournisseur en raison des procédures internes des administrations ou des délais de mise à disposition des fonds alloués par l’État sur une rubrique budgétaire spécifique. Mais tel n’a jamais été le cas pour Orange, car les engagements financiers trouvaient naturellement leur équilibre et leur régularisation dans le mécanisme global de compensation avec l’État notamment à travers la facture téléphonique, écartant ainsi l’hypothèse d’un traitement de faveur ou d’une tolérance particulière face au risque de suspension.
En conclusion, le projet SHARE, dans sa philosophie fondatrice, reste une excellente vision. Son ambition était simple et salutaire : libérer l’État d’une dépendance asphyxiante et instaurer une concurrence loyale en s’attaquant à la racine du verrouillage du marché.
En rappelant ces éléments factuels, l’objectif est de contribuer à éclairer les débats actuels sur la souveraineté numérique par une mise en perspective historique. Mesurer le chemin parcouru, l’impact des charges financières, les raisons motivant les retraits successifs face aux orientations de gestion constatées ainsi que la manière dont s’est perpétué le quasi-monopole sur les infrastructures de gros, constitue un préalable indispensable pour bâtir un numérique national véritablement indépendant.
En partageant ces éléments, j’espère contribuer à rétablir les faits dans toute leur vérité. L’ADIE a toujours compté en son sein de très grands experts qui ont su bâtir un écosystème performant pour l’État même si tout n’a pas été parfait. Je ne pouvais m’abstenir de restituer cette réalité, au risque de voir l’image de Sénégal Numérique, anciennement l’ADIE, et celle du Sénégal altérées par ces épisodes.
Sénégal Numérique S.A. est un patrimoine national et je serai toujours fier de clamer mon appartenance à cette structure qui fait à jamais partie de mon histoire et de celle de tant d’autres ingénieurs et techniciens du Sénégal.
NDLR : Pape Demba Diallo, Directeur général d’Orange Business Services sur cette période, s’étant déjà exprimé en commentaire de notre premier post consacré à ces révélations, Le Tech Observateur l’a sollicité pour approfondir ses propos et recueillir son éclairage sur les relations entre Sonatel et l’administration à l’époque évoquée. Il a proposé un échange ultérieur. Nous ne disposons donc pas, à ce stade, d’éléments complémentaires de sa part.
Le débat reste ouvert. Notre rédaction est disposée à recueillir les précisions, témoignages et réactions de toute personne susceptible d’éclairer les faits de cette période et les raisons qui ont conduit l’État à rechercher des alternatives pour la connectivité internationale de son administration.