L’intelligence artificielle entre dans une nouvelle phase de son histoire. Ce lundi 6 juillet, les Nations Unies ont officiellement ouvert à Genève le premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, une rencontre appelée à réunir gouvernements, entreprises technologiques, chercheurs et organisations de la société civile autour d’une même ambition : définir les premières règles internationales capables d’encadrer une technologie dont l’évolution dépasse désormais la capacité des États à la réguler.
À l’ouverture des travaux, le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a lancé un avertissement solennel. « Les machines peuvent éclairer les décisions, mais les êtres humains doivent décider… et en répondre », a-t-il déclaré, plaidant pour une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle « digne de la confiance de tous ».
Pour le chef de l’ONU, le temps presse. L’IA est désormais présente dans les écoles, les hôpitaux, les administrations, les campagnes électorales, les réseaux sociaux et jusque sur les champs de bataille. Les risques se multiplient : désinformation à grande échelle, cyberattaques, surveillance automatisée, discriminations algorithmiques, militarisation de l’IA ou encore développement de modèles capables de tromper leurs propres évaluateurs. À cela s’ajoute une inquiétude grandissante : voir la fracture numérique se transformer en une fracture de l’intelligence artificielle, accentuant les écarts de développement et de souveraineté entre les pays.
L’Afrique ne veut plus attendre que les règles soient écrites ailleurs
C’est dans ce contexte international particulièrement stratégique que l’Afrique francophone a choisi de rendre publique sa propre vision de la gouvernance de l’intelligence artificielle. Fruit d’un processus régional conduit dans le cadre de l’Initiative pour le Développement de l’Intelligence Artificielle (IDIA II) de Niyel, avec le soutien du programme AI4D, du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et du gouvernement britannique, les Lignes directrices pour une Intelligence Artificielle éthique, inclusive et responsable en Afrique francophone ambitionnent d’offrir aux États un référentiel commun pour concevoir leurs politiques publiques relatives à l’IA. Le document a été élaboré sous le leadership du ministère de la Transition digitale, des Postes et des Communications électroniques du Burkina Faso.
Le symbole est fort
Pendant que la communauté internationale ouvre les discussions sur les futures règles mondiales de l’intelligence artificielle, plusieurs pays africains affichent leur volonté de ne plus arriver à la table des négociations sans vision propre. Une doctrine africaine de l’intelligence artificielle Le document identifie trois défis majeurs auxquels le continent est confronté. Le premier concerne la souveraineté numérique. Les infrastructures, les données et les modèles d’intelligence artificielle restent aujourd’hui largement dominés par quelques acteurs internationaux, limitant la capacité des États africains à maîtriser leurs propres choix technologiques.
Le deuxième défi est celui de l’inclusion. Les auteurs estiment que les femmes, les jeunes, les populations rurales, les personnes vivant avec un handicap ainsi que les locuteurs des langues africaines doivent être pleinement associés au développement de l’intelligence artificielle.
Enfin, les lignes directrices alertent sur les biais algorithmiques. En étant entraînés principalement sur des données non africaines, de nombreux systèmes d’IA produisent des résultats peu fiables lorsqu’ils sont appliqués aux réalités du continent, notamment dans les domaines de la santé, de la traduction automatique ou de la reconnaissance faciale.
Pour répondre à ces enjeux, le document repose sur sept principes : transparence, responsabilité, respect des droits humains, inclusion et équité, souveraineté numérique, protection des données personnelles et gouvernance multipartite. Il recommande également cinq axes prioritaires : renforcer la gouvernance des données, intégrer les langues africaines dans les systèmes d’IA, développer la recherche et la formation, soutenir l’innovation locale et harmoniser les cadres réglementaires à l’échelle régionale.
Une convergence avec les préoccupations des Nations Unies
La proximité entre les préoccupations exprimées à Genève et celles mises en avant par les pays africains est frappante. Lorsque l’ONU appelle à une gouvernance mondiale plus inclusive, les lignes directrices africaines plaident pour une gouvernance multipartite impliquant États, entreprises, chercheurs et société civile. Lorsque António Guterres met en garde contre une future fracture de l’intelligence artificielle, le document africain insiste sur l’urgence de produire davantage de données locales, de développer des centres de données souverains, d’intégrer les langues africaines dans les modèles d’IA et de renforcer les capacités des chercheurs, des journalistes, des développeurs et des décideurs. Autrement dit, l’Afrique ne se contente plus de réagir au débat mondial : elle commence à y apporter ses propres réponses.
Le choix du calendrier n’a rien d’anodin
En publiant ces lignes directrices au moment précis où s’ouvre le premier Dialogue mondial des Nations Unies sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, les acteurs africains envoient un message politique clair : le continent ne souhaite plus uniquement appliquer des règles élaborées ailleurs ; il entend participer à leur élaboration. Cette évolution marque peut-être un changement de paradigme. Pendant longtemps, l’Afrique a importé les standards du numérique après leur adoption par les grandes puissances technologiques. Avec l’intelligence artificielle, elle cherche cette fois à construire sa propre doctrine en amont des négociations internationales.
Reste désormais le défi le plus important : transformer cette vision en politiques publiques, en infrastructures, en investissements, en recherche et en solutions concrètes. Car, dans la gouvernance mondiale de l’IA qui commence à s’écrire à Genève, la véritable souveraineté ne se mesurera pas seulement à la qualité des principes, mais à la capacité des États à développer leurs propres technologies, leurs propres données et leurs propres modèles.