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Le bonheur de travailler sous un arbre

Le bonheur de travailler sous un arbre

J’éprouve un bonheur particulier chaque fois que je travaille sous un arbre à Gandiol. Un bonheur difficile à expliquer à ceux qui ne connaissent le village qu’à travers les cartes ou les souvenirs de vacances. Pour moi, revenir ici, dans le village qui m’a vu naître et grandir, est bien plus qu’un simple changement de décor. C’est une façon de me reconnecter à une partie profonde de mon identité. Depuis quelques jours, mon bureau est installé à l’ombre d’un arbre. Une table, une chaise, un ordinateur et une connexion internet suffisent à mon confort. Je continue d’y rédiger mes articles, de préparer mes émissions, de répondre à mes correspondances et de participer à mes réunions. Et tout se déroule dans un environnement qui me rappelle constamment d’où je viens. Autour de moi, les moutons et les chèvres vont et viennent paisiblement, les oiseaux occupent les branches au-dessus de ma tête, le vent fait bruisser les feuilles et apporte une fraîcheur naturelle que l’on apprécie particulièrement aux heures les plus chaudes de la journée. Il arrive qu’une feuille tombe sur mon clavier pendant que j’écris, qu’un enfant s’approche pour poser une question ou qu’un voisin s’arrête quelques instants pour échanger quelques mots. Loin de me déranger, ces moments donnent à mes journées une dimension profondément humaine.

Ce que j’aime surtout dans cette expérience, c’est la manière dont la nature accompagne chaque instant du quotidien. Le matin, le chant du coq annonce le début de la journée avant que l’appel du muezzin ne vienne se mêler aux sons du village qui s’éveille progressivement. Au fil des heures, la lumière change, les ombres se déplacent sous les arbres, la brise venue de la mer apporte sa fraîcheur et les nuages rappellent parfois qu’il faudra peut-être mettre rapidement son ordinateur à l’abri. Le soir, lorsque le travail s’achève, les étoiles reprennent possession du ciel et invitent à la contemplation. Dans ces moments-là, je repense souvent à l’Afrique décrite par Camara Laye dans L’Enfant noir, cette Afrique des concessions familiales, des arbres protecteurs et des liens simples qui donnent du sens à la vie. Le progrès technologique occupe naturellement une place centrale dans mon activité professionnelle, mais ces séjours à Gandiol me rappellent qu’aucune innovation ne remplacera jamais la force des racines. Travailler sous un arbre n’est pas seulement une question de cadre ou de confort. C’est une manière de rester fidèle à son histoire, de puiser de l’énergie dans son environnement et de retrouver cette sérénité que seuls certains lieux savent offrir. À Gandiol, je ne viens pas seulement travailler. Je viens aussi retrouver une part de moi-même.

Peut-être est-ce parce qu’au village, les choses essentielles apparaissent avec davantage de clarté. Le rythme y est différent. Non pas plus lent, mais plus proche de la nature et des réalités humaines. On prend davantage le temps d’observer, d’écouter et de ressentir. On remarque le mouvement des nuages, la direction du vent, les premiers signes d’une pluie qui approche. On prête attention aux conversations des anciens, aux rires des enfants, aux salutations des voisins. Ces détails peuvent sembler insignifiants, mais ils participent à un équilibre que la vie moderne nous pousse parfois à négliger.

À mesure que les années passent, je réalise aussi combien ce village continue de façonner mon regard sur le monde. Les valeurs de solidarité, de respect, de simplicité et de partage qui y sont cultivées depuis des générations m’accompagnent encore aujourd’hui dans ma vie personnelle comme dans mon parcours professionnel. Lorsque je travaille sous cet arbre, je ne vois pas seulement le journaliste ou l’entrepreneur que je suis devenu. Je revois également l’enfant qui courait dans le sable, qui observait les anciens avec admiration, qui écoutait les récits racontés sous les arbres à la tombée de la nuit et qui rêvait déjà d’horizons lointains sans imaginer le chemin que la vie lui réserverait.

Il y a quelque chose de rassurant dans le fait de pouvoir revenir régulièrement à cet endroit. Dans un monde où tout semble aller toujours plus vite, où les technologies évoluent sans cesse et où les informations circulent à une vitesse vertigineuse, Gandiol demeure pour moi un point d’ancrage. Un lieu qui me rappelle que l’on peut embrasser la modernité sans jamais renoncer à ses racines. Un lieu où l’on peut parler d’intelligence artificielle, de transformation numérique ou d’innovation tout en ayant, à quelques mètres de soi, des chèvres qui cherchent de l’ombre et des enfants qui jouent dans la cour.

Cette cohabitation entre tradition et modernité me fascine. Elle raconte quelque chose de notre époque, mais aussi de notre capacité à rester nous-mêmes malgré les changements. Sous cet arbre, mon ordinateur me relie au reste du monde. Pourtant, tout autour de moi, le village me rappelle qui je suis. Et c’est sans doute là que réside le véritable privilège : pouvoir avancer sans se déraciner.

Lorsque la nuit tombe enfin sur Gandiol et que la brise marine devient plus présente, je referme souvent mon ordinateur avec un sentiment de gratitude. Gratitude pour cette terre qui m’a vu naître. Gratitude pour ces paysages qui continuent de m’apaiser. Gratitude pour ces moments simples qui donnent parfois plus de sens à une journée que bien des discours.

Le bonheur de travailler sous un arbre n’est donc pas seulement lié à l’arbre lui-même.

Il est dans ce qu’il représente.

Un refuge.

Un point d’ancrage.

Un lien permanent entre le passé et le présent.

Et, pour moi, une manière de ne jamais oublier d’où je viens.

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