Présenté comme l’une des infrastructures technologiques les plus stratégiques du Sénégal, le supercalculateur Taouey suscite régulièrement des interrogations sur son niveau d’utilisation et son état de fonctionnement. Alors que des rumeurs persistantes évoquent des difficultés techniques et une exploitation en deçà de son potentiel, Le Tech Observateur a donné la parole au Professeur Ousmane Thiaré, Directeur général de la CINERI, pour faire le point sur la situation.
Dans cet entretien exclusif, le patron de la CINERI revient sur les défis liés à l’exploitation de cette infrastructure de calcul haute performance, les mesures engagées pour résoudre les contraintes techniques, les résultats déjà obtenus au profit de la recherche scientifique sénégalaise ainsi que les ambitions portées autour de l’intelligence artificielle, de la santé, du climat, de la cybersécurité et de la souveraineté numérique.
Le Tech Observateur : Depuis plusieurs mois, des rumeurs persistantes affirment que le supercalculateur Taouey serait à l’arrêt ou fonctionnerait en dessous de ses capacités. Que répondez-vous à ces allégations ?
Pr Ousmane Thiaré : Le supercalculateur fonctionne, il est opérationnel mais pas à 100 %. Depuis plusieurs années, la cité du savoir est sujette à une grande instabilité électrique et cela concerne toute la zone. Bien que dotée d’un groupe électrogène, cette infrastructure dispose de deux cellules et c’est la seconde qui n’est pas fonctionnelle tout le temps, ce qui affecte son utilisation globale. Malheureusement, cette cellule est la plus demandée par les utilisateurs car contenant les ressources GPU. Mais le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) est en phase de solutionner définitivement ce problème grâce à la prise en charge d’un marché de fournitures et de mise en service d’un onduleur 500 KV et d’un régulateur 500 KVA pour le supercalculateur, spécialement pour la deuxième cellule. Ce marché sera réalisé par Atos Sénégal S.A., nous avons franchi toutes les étapes de la procédure avec la DCMP.
Malgré ce taux d’utilisation, la CINERI continue aussi à animer des formations sur le supercalculateur et le mois dernier précisément le 30 mars 2026, nous avons organisé un webinaire ouvert à tous avec plus de 200 participants en ligne. Cette année aussi, la CINERI, à travers le supercalculateur, est choisie comme site satellite dans le cadre de la Gray Scott School 2026. Cela veut dire que pendant deux semaines (du 22 juin au 03 juillet 2026), la CINERI va réunir des participants d’horizons divers en vue de les former dans le domaine du calcul intensif. Il s’agira, pour la CINERI, de réunir sur place les participants durant toute la période de la formation. La Gray Scott School est un programme de formation avancée consacré au calcul haute performance, animé par des experts de l’IJCLab, du CNRS, de l’Inria, de la LUPM, du LPNHE et du LISN. Cette université d’été, qui se distingue par son format unique, est consacrée à la programmation et à l’optimisation sur des architectures hétérogènes.
Le Tech Observateur : Pouvez-vous nous dire clairement quel est aujourd’hui son état opérationnel ?
Pr Ousmane Thiaré : Comme dit plus haut, aujourd’hui, le supercalculateur est opérationnel, disponible à temps partiel et prêt à être utilisé à 100 % en termes de ressources CPU. En ce qui concerne les ressources GPU et la disponibilité 24h/24, il nous faut d’abord régler la problématique liée à l’électricité. Le MESRI est dans les dispositions pour qu’une solution définitive soit trouvée afin de permettre une utilisation, en continu, du supercalculateur.
Le Tech Observateur : Plus de deux ans après son lancement officiel, quel bilan tirez-vous de l’exploitation du supercalculateur ?
Pr Ousmane Thiaré : Il est difficile de tirer un bilan mais il faut retenir que l’objectif pour nous c’est que cette infrastructure soit, pour toujours, au service de tout l’écosystème. Malgré ces difficultés, la CINERI a quand même organisé beaucoup de formations avec des centaines d’utilisateurs. A travers un financement du Fonds de soutien aux projets innovants (FSPI) de l’Ambassade de France à Dakar, nous avons pu obtenir, à travers le projet « Go Taouey », des résultats concrets avec des use cases réalisés entièrement avec le supercalculateur.
Nous avons ressenti beaucoup d’engouement et de passion autour de l’utilisation du supercalculateur mais encore une fois la satisfaction sera entière quand la machine sera disponible à 100 %.
Le Tech Observateur : Quels sont les principaux résultats obtenus jusqu’à présent ?
Pr Ousmane Thiaré : Les principaux résultats se mesurent au nombre de demandes que nous avons reçues pour l’utilisation de cette machine. Nous avons pu travailler avec des utilisateurs assidus du supercalculateur dans des domaines nécessitant des ressources CPU, tels que la météorologie et la médecine.
Parmi les résultats concrets du projet Go Taouey figurent notamment le séquençage des génomes humains avec la faculté de Médecine de l’UCAD, l’utilisation du modèle CROCO pour la gestion de la dispersion des polluants en mer ainsi que le modèle WRF pour la modélisation d’événements météorologiques extrêmes au Sénégal.
Le Tech Observateur : Concrètement, quels types de recherches ou de projets ont déjà bénéficié de la puissance de calcul de Taouey ?
Pr Ousmane Thiaré : Comme indiqué, à travers les projets réalisés, nous travaillons actuellement avec des acteurs dans les domaines de l’environnement, de la médecine-biologie, de la météorologie et des mathématiques. Nous acceptons aussi les demandes au fil de l’eau.
Le Tech Observateur : Pouvez-vous citer quelques cas d’usage marquants ?
Pr Ousmane Thiaré : Nous avons travaillé avec un enseignant-chercheur dans le domaine environnemental qui devait réaliser des simulations de points de rejet en haute mer des déchets organiques provenant de nos usines de transformation. Cette simulation vise à déterminer le point de rejet le plus propice pour ne pas affecter la côte sénégalaise et son écosystème marin.
Le deuxième exemple concerne une équipe de la faculté de médecine qui travaille sur la génétique humaine, notamment la génétique sénégalaise, afin d’étudier les mutations. Ces travaux pourraient nous permettre de mieux faire face à des épidémies telles que la Covid-19.
Le Tech Observateur : Lors de son inauguration, le supercalculateur était présenté comme un outil stratégique pour la souveraineté numérique du Sénégal. En quoi contribue-t-il réellement aujourd’hui à cet objectif ?
Pr Ousmane Thiaré : Les supercalculateurs sont le cœur technologique de la souveraineté numérique. Sans ces infrastructures massives, les États et entreprises dépendent de puissances étrangères pour entraîner leurs IA, protéger leurs données sensibles et mener leurs recherches stratégiques.
Le Sénégal s’est battu pour être l’un des rares pays à disposer de cette infrastructure. C’est pour cela que nous nous battons tous les jours pour la rendre disponible pour tout l’écosystème, surtout avec le New Deal Technologique.
Le Tech Observateur : Le monde parle désormais d’intelligence artificielle, de modélisation avancée, de big data et de calcul haute performance. Quel rôle Taouey peut-il jouer dans la compétition technologique africaine et internationale ?
Pr Ousmane Thiaré : Le supercalculateur n’est plus un simple outil scientifique. Il est devenu une infrastructure stratégique et un levier fondamental de puissance nationale.
Taouey positionne le Sénégal comme une puissance de calcul en Afrique de l’Ouest. Le défi est désormais de passer du potentiel à l’usage effectif, en attirant des projets régionaux et internationaux et en formant davantage d’ingénieurs et de chercheurs capables d’en tirer pleinement parti.
Le Tech Observateur : Quel est aujourd’hui le niveau réel d’utilisation du supercalculateur par les universités, les centres de recherche, les startups, les administrations et les entreprises privées ?
Pr Ousmane Thiaré : Le niveau d’utilisation est encore moyen à cause des dysfonctionnements que nous avons de temps en temps mais notre objectif est de faire bénéficier cette puissance de calcul à toutes les institutions universitaires de recherche mais aussi aux startups évoluant notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Une campagne de communication accrue sera menée lorsque nous aurons définitivement réglé le problème relatif à l’instabilité électrique afin de booster son taux d’utilisation.
Le Tech Observateur : L’État a consenti un investissement important pour cette infrastructure. Comment mesurez-vous aujourd’hui le retour sur investissement, aussi bien sur le plan scientifique qu’économique ?
Pr Ousmane Thiaré, DG de la CINERI : Nous saluons le leadership de l’État du Sénégal qui a permis l’acquisition d’une telle infrastructure. Il y a retour sur investissement dès lors qu’elle est utilisée par l’écosystème.
Depuis son arrivée, son utilisation est gratuite et ouverte à tous. Toutefois, compte tenu des charges importantes liées à la maintenance, nous avons élaboré un modèle économique qui permettra à terme de facturer les heures de calcul afin de contribuer à la pérennisation de l’infrastructure.
Le Tech Observateur : Si les difficultés techniques évoquées par certaines sources étaient avérées, quelle a été ou quelle serait la réaction des autorités de tutelle face à une éventuelle indisponibilité d’un équipement aussi stratégique ?
Pr Ousmane Thiaré : Nous dépendons du ministère de l’Enseignement supérieur et nous travaillons étroitement avec les autorités de tutelle pour régler le problème.
Le marché attribué à Atos Sénégal S.A. devrait permettre de solutionner définitivement cette situation. Nous avons bon espoir que cette difficulté appartiendra bientôt au passé.
Le Tech Observateur : Taouey permet-il aujourd’hui de limiter la dépendance aux infrastructures étrangères de calcul intensif et de renforcer l’attractivité du Sénégal auprès des chercheurs et des talents du numérique ?
Pr Ousmane Thiaré : La dépendance existe encore, mais Taouey constitue un levier majeur pour renforcer la souveraineté scientifique et numérique du Sénégal.
Nous considérons ce supercalculateur comme un multiplicateur de force permettant au Sénégal de passer progressivement du statut de consommateur de technologies à celui de producteur de connaissances stratégiques.
Le Tech Observateur : Quelle est votre vision pour les cinq prochaines années ? Faut-il s’attendre à une montée en puissance du supercalculateur, à de nouveaux investissements ou à des projets structurants autour de l’intelligence artificielle, de la santé, du climat ou encore de la cybersécurité ?
Pr Ousmane Thiaré : Notre vision pour les cinq prochaines années, à travers le plan de développement stratégique sur lequel nous travaillons, est celle d’une convergence accélérée des capacités de calcul et de l’IA, transformant ces technologies non plus en outils isolés, mais en un système nerveux central qui pilote les politiques publiques, la recherche économique et le développement social.
Il ne s’agit pas seulement d’attendre une montée en puissance du supercalculateur, il s’agit de passer à une phase de maturité appliquée, où l’investissement se concentre sur l’intégration de ces outils dans des projets structurants et concrets pour le développement régional. Il faut aussi noter que ce type d’infrastructure évolue très vite et donc il nous faut penser maintenant au renouvellement de la machine ou à augmenter ses performances en termes de capacités de calcul pour satisfaire les nombreux utilisateurs dans les domaines de l’IA, de la santé, du climat ou encore de la cybersécurité. Si nous prenons par exemple les investissements en cybersécurité, et c’est valable pour tous les autres domaines aussi importants les uns que les autres, ils ne seront pas périphériques, ils seront intégrés au cœur même du système. Toute infrastructure HPC majeure sera associée obligatoirement à un niveau de sécurité avancé (résilience aux attaques par déni de service distribué, cryptographie avancée des données).