Depuis plusieurs jours, je cherchais désespérément les photographies de cette rencontre. Elles étaient quelque part dans mes archives, mais semblaient introuvables. Je tenais à les retrouver. Pas seulement pour illustrer un article, mais parce qu’elles représentaient l’unique souvenir visuel d’un moment qui, avec le recul, prend aujourd’hui une valeur inestimable.
En mars 2024, dans le cadre du documentaire que je finalise sur Alassane Dialy Ndiaye, nos recherches nous ont conduits sur les traces d’un homme dont j’ignorais alors presque tout : Mouhamadou Samoura. En remontant le fil de l’histoire, de la Sonatel à Yène, en passant par Paris, Gandoul et les grandes étapes qui ont façonné les télécommunications sénégalaises, un nom revenait avec insistance. Celui d’un ingénieur discret, d’un bâtisseur, d’un témoin privilégié d’une époque où tout était encore à inventer.
C’est ainsi que nous avons frappé à la porte de sa maison, à Mermoz. Il nous a accueillis avec cette élégance naturelle que l’on retrouve souvent chez les grands anciens. Chemise blanche, cravate soigneusement nouée, pull gris à col V, sobriété, courtoisie, regard vif. Très vite, la conversation s’est installée. Il nous a ouvert non seulement les portes de son domicile, mais aussi celles de ses archives personnelles, de ses souvenirs et d’une mémoire exceptionnelle.

Pendant de longues heures, il nous a raconté une partie de l’histoire des télécommunications sénégalaises avec une précision impressionnante. Malgré son âge, sa mémoire était intacte. Les dates, les noms, les décisions, les contextes… tout revenait avec une clarté remarquable. Son phrasé était précis, posé, presque pédagogique. On sentait chez lui le plaisir de transmettre, sans jamais chercher à se mettre en avant.
Je découvrais alors un parcours hors du commun. Bachelier de la série C au lycée Faidherbe de Saint-Louis, il poursuit des classes préparatoires avant d’obtenir, en 1969 à Paris, un double diplôme d’ingénieur en télécommunications et en électronique. À son retour, il participe aux premières grandes heures des télécommunications nationales.
Chef de division de la commutation, il devient ensuite directeur technique de l’Office des Postes et Télécommunications du Sénégal (OPTS), quelques années avant la naissance de la Sonatel. Son expertise dépassera rapidement les frontières nationales. Il rejoindra ensuite le Pan-African Telecommunications Union (PATU) à Brazzaville, organisation panafricaine créée en 1977 et précurseur de l’actuelle Union africaine des télécommunications, où il contribuera au développement des infrastructures et de la coopération télécom sur le continent africain.

À travers son récit, je comprenais que beaucoup de ce que nous considérons aujourd’hui comme acquis dans le secteur des télécommunications repose sur le travail patient de cette génération d’ingénieurs visionnaires. Une génération qui a construit les fondations avant même que les mots « numérique », « Internet » ou « intelligence artificielle » n’envahissent notre quotidien.
En quittant sa maison ce jour-là, je lui ai serré la main. Nous avons échangé nos coordonnées. Je suis reparti avec son numéro de téléphone, convaincu que nous aurions l’occasion de poursuivre nos échanges à mesure que le documentaire avancerait. Je ne savais pas que ce serait la première et la dernière fois que je le verrais.
Depuis son rappel à Dieu, je repense souvent à cette rencontre. Elle n’a duré que quelques heures, mais elle restera l’une des plus marquantes de mon parcours de journaliste. Au-delà de l’ingénieur, j’ai découvert un homme d’une immense humilité, généreux dans la transmission du savoir, profondément attaché à son pays et à son métier. Un homme qui n’avait plus rien à prouver, mais qui prenait encore le temps d’expliquer, de contextualiser, de raconter.

Le Sénégal a perdu une mémoire vivante de son histoire des télécommunications. Et moi, j’ai eu le privilège de recueillir une partie de cette mémoire, quelques mois avant qu’elle ne s’éteigne. Lorsque le documentaire consacré à Alassane Dialy Ndiaye sera diffusé, les téléspectateurs entendront encore sa voix raconter cette aventure extraordinaire qu’a été la construction des télécommunications sénégalaises. Ce témoignage aura désormais une résonance particulière. Il sera aussi celui d’un homme qui appartient désormais à l’Histoire.
Que la terre lui soit légère. Et merci, Monsieur Mouhamadou Samoura, d’avoir accepté, en ce mois de mars 2024, d’ouvrir votre porte, vos archives et votre mémoire à un journaliste qui ne mesurait pas encore toute la portée de cette rencontre.