Il y a des disparitions qui inquiètent. D’autres qui intriguent. Et puis il y a celles qui font sourire tant elles semblent cohérentes avec la personnalité de celui qui s’est éclipsé. Depuis quelque temps, une question revient régulièrement dans les cercles du numérique sénégalais : où est passé Daouda Diouf ?
Pour ceux qui l’ont côtoyé, la réponse est presque évidente. Daouda n’a jamais aimé les projecteurs. Même lorsqu’il occupait des fonctions stratégiques au sein du groupe Sonatel ou lorsqu’il dirigeait l’Orange Digital Center Sénégal, il donnait toujours l’impression d’être là par devoir plus que par goût de la visibilité. Disponible, accessible, courtois à l’extrême, il faisait partie de ces rares dirigeants qui répondaient aux appels, aux messages et aux sollicitations avec une simplicité déconcertante. Une gentillesse parfois si poussée que certains de ses proches la qualifiaient affectueusement de naïveté.
Dans un écosystème où beaucoup cultivent leur image, Daouda cultivait surtout les relations humaines. Il avait même accepté avec amusement un statut que peu de directeurs auraient assumé publiquement : celui d’« esclave des Peuls », selon la célèbre tradition du cousinage à plaisanterie entre Sérères et Peuls. Ceux qui ont assisté à certaines de ses joutes verbales savent à quel point il entrait dans le jeu avec un plaisir communicatif, oubliant totalement les codes de la fonction qu’il occupait.
Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache l’un des profils techniques les plus solides de sa génération. Ingénieur de formation, Daouda Diouf a effectué l’essentiel de sa carrière au sein du groupe Sonatel où il a gravi progressivement les échelons. Des réseaux de transmission aux câbles sous-marins, en passant par les infrastructures stratégiques qui permettent aux données de circuler entre les continents, il a participé à plusieurs projets majeurs ayant marqué l’évolution des télécommunications en Afrique de l’Ouest. Le CROSS Gambia, le plan EROS, les réseaux d’Orange Guinée et d’Orange Bissau ou encore l’introduction des technologies ROADM figurent parmi les dossiers auxquels son nom reste associé.
Sa réputation de spécialiste des câbles sous-marins est telle qu’on pourrait presque avancer une théorie : si Daouda est devenu si discret, c’est peut-être parce qu’il a passé trop de temps à travailler sous l’eau. À force de fréquenter les profondeurs des infrastructures numériques mondiales, il a fini par adopter les mêmes habitudes que les câbles qu’il supervisait : essentiels, mais invisibles.
Lorsque Sonatel lui confie la direction de l’Orange Digital Center Sénégal, il accepte une mission différente. Cette fois, il ne s’agit plus seulement de connecter des réseaux, mais des talents. Sous son impulsion, le centre devient un espace de formation, d’innovation et d’accompagnement destiné à favoriser l’employabilité des jeunes et des femmes à travers le numérique. Fidèle à son tempérament, il se montre particulièrement disponible pour les médias, les étudiants, les entrepreneurs et les porteurs de projets. Nombreux sont ceux qui gardent le souvenir d’un responsable toujours prêt à expliquer, encourager ou orienter.
Mais Daouda possède une autre singularité qui le distingue de presque tous les directeurs du pays : il est ceinture noire de taekwondo. Oui, ceinture noire. Ce qui fait probablement de lui l’un des rares dirigeants capables de présenter un plan stratégique le matin et d’exécuter un coup de pied retourné l’après-midi. Heureusement pour ses collaborateurs, il a toujours privilégié la diplomatie à l’art martial. Quoique certains dossiers particulièrement compliqués auraient peut-être mérité quelques démonstrations techniques.
Aujourd’hui, les échos qui nous parviennent le situent loin de l’agitation dakaroise. Fidèle à son amour de la tranquillité, il aurait choisi de s’installer dans la verdure de la Petite Côte, où il profite d’un cadre plus paisible. Un choix qui lui ressemble parfaitement. Après avoir passé près de vingt ans à connecter des pays, des réseaux et des générations d’innovateurs, il semble avoir décidé de se reconnecter à l’essentiel.
Le Sénégal numérique, lui, ne l’a pas oublié. Car derrière sa discrétion légendaire, Daouda Diouf appartient à cette catégorie rare de bâtisseurs dont l’influence se mesure moins à leur présence médiatique qu’aux infrastructures, aux projets et aux talents qu’ils ont contribué à faire émerger.
Alors, porté disparu ? Pas vraiment. Disons simplement qu’après avoir passé sa carrière à faire circuler l’information dans les profondeurs des océans, Daouda Diouf a choisi de disparaître à sa manière : avec élégance, discrétion et une longueur d’avance sur tout le monde.