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Fatoumata Caroline Ndiaye : De Pikine au Brésil, le numérique comme fil d’une vie sans frontières

Fatoumata Caroline Ndiaye : De Pikine au Brésil, le numérique comme fil d’une vie sans frontières

À la trentaine bien entamée, presque sur un coup de tête, Fatoumata Caroline Ndiaye prend une décision qui ne ressemble ni à un projet d’expatriation soigneusement planifié, ni à l’aboutissement d’un vieux rêve méthodiquement préparé. L’ancienne pensionnaire de l’ESTM choisit de se rendre au Brésil, après avoir mis de côté quelques économies. S’ouvre alors pour la jeune Dakaroise, un immense boulevard de mystère, où chaque kilomètre l’éloigne de ses repères pour la rapprocher d’un destin encore impossible à imaginer. Entre Dakar et Rio de Janeiro, près de 5.000 kilomètres à vol d’oiseau séparent alors deux rives de l’Atlantique, deux langues, deux cultures et deux manières d’habiter le monde.

D’un côté, Pikine et Thiaroye-sur-Mer, l’enfance serrée dans la chaleur d’une maison familiale et les rues d’une banlieue où l’on apprend tôt à défendre sa place. De l’autre, le Brésil, un territoire infini posé sur la façade orientale de l’Amérique du Sud, déroulant ses paysages de l’Amazonie jusqu’aux grandes métropoles atlantiques. Elle n’arrive pourtant pas au Brésil en touriste. Enceinte, accompagnée de son premier enfant et loin de ses repères, Caroline doit immédiatement organiser la vie réelle : trouver un suivi médical, effectuer les démarches administratives, mettre les vaccinations à jour, inscrire son fils à l’école et comprendre les usages d’une société dont elle ne maîtrise pas encore la langue. Quelques semaines plus tard, notre aventurière donne naissance à Baba, son deuxième garçon, issu de cette traversée et de ce nouveau chapitre brésilien. Son départ, d’abord présenté comme une parenthèse pour reprendre son souffle, devient ainsi l’acte fondateur d’une autre vie.

Le Portugais comme premier programme d’intégration

La sociabilité des Brésiliens fait le reste. Dans cet immense pays, les gens parlent, interpellent, questionnent et engagent facilement la conversation. Impossible de s’abriter longtemps derrière un sourire prudent ou un não entendo murmuré à la hâte. « Ils te forcent à parler », résume-t-elle avec amusement. Le Portugais devient ainsi son premier grand programme d’intégration. Fatoumata le parle aujourd’hui avec ce que l’on pourrait appeler, avec un sourire, un « excellent niveau de débutante ». Certains verbes lui résistent encore, mais rarement ses interlocuteurs. Elle avance avec les mots qu’elle possède, complète avec le regard, l’intonation et les gestes, puis recommence jusqu’à être comprise. Son CV situe d’ailleurs son portugais à un niveau intermédiaire, aux côtés du Français, de l’Anglais et de quelques notions de mandarin.

Cette manière d’apprendre ressemble à la logique informatique qui accompagne tout son parcours : observer un système, identifier les erreurs, corriger, tester de nouveau. Le numérique devient d’ailleurs un allié central de son installation. Il maintient le lien avec le Sénégal, lui permet de chercher des informations, de se repérer, de remplir des formulaires, de suivre des procédures et d’apprendre la langue. Au Brésil, elle découvre également une société où les paiements, la santé, les démarches administratives et de nombreux gestes quotidiens reposent sur des plateformes numériques. Pour l’ingénieure sénégalaise, l’expatriation devient un poste d’observation grandeur nature. Elle ne regarde pas seulement les paysages et les habitudes sociales ; elle étudie la manière dont la technologie peut rapprocher les citoyens des services essentiels.

Pikine, première école du caractère

Pour comprendre cette fascination, il faut remonter jusqu’à Pikine Guinaw Rails, où Fatoumata grandit au sein d’une famille élargie, entourée de ses parents, de ses grands-parents, de ses oncles et de ses tantes. Aujourd’hui dans la trentaine, elle porte toujours en elle les enseignements de cette enfance dans la banlieue dakaroise. Le monde y est moins vaste que le Brésil, mais humainement très dense. On partage les espaces, les repas, les conseils et les difficultés. La banlieue lui enseigne la solidarité, la débrouillardise, mais également l’art de ne pas se laisser écraser. « On apprend à se défendre, que ce soit par les idées ou par les mains », raconte-t-elle avec la franchise de celles qui ne cherchent pas à enjoliver leur histoire.

Le père, comptable de formation devenu diplomate, lui transmet la rigueur et une confiance presque absolue dans ses capacités. La mère, pour sa part, lui enseigne une autre forme de puissance. Bien avant que cette titulaire d’un Master en ingénierie logicielle ne découvre le code, les bases de données ou l’administration des réseaux, elle voit ainsi sa mère reprogrammer sa propre existence : abandonner une situation figée, apprendre sur le terrain et construire son autonomie. « Mes parents sont le socle de notre vie. Ils nous aident, nous orientent et nous protègent », insiste-t-elle.

Ils lui lèguent surtout une valeur cardinale : la dignité. Mais une dignité qui ne se confond pas avec la résignation. Enfant, Fatoumata est rêveuse, curieuse et très protégée. Les sorties se limitent essentiellement à l’école, au point que les enfants de la famille sont parfois surnommés « les prisonniers ». Celle qui avait d’abord choisi la biologie comme orientation académique après le Baccalauréat s’évade par les livres, la cuisine et les dessins animés. Son père les conduit régulièrement au Centre culturel français, où la lecture élargit ses horizons bien avant ses premiers voyages. Elle rêve d’abord de devenir hôtesse de l’air, attirée peut-être par l’idée de relier les continents, puis militaire, séduite par la discipline et le sens de l’engagement. Rien n’annonce encore explicitement une carrière dans l’informatique, mais les principaux éléments sont déjà présents : la curiosité, le goût des systèmes organisés, l’envie de se rendre utile et le refus d’être enfermée dans une seule trajectoire.

Trois échecs au bac, une seule décision : continuer

Caroline se heurte très tôt à une série d’épreuves qui auraient pu freiner son parcours. Bonne élève, elle échoue pourtant trois fois au baccalauréat et voit également se refermer plusieurs portes, notamment celles des concours de la santé militaire, des grandes écoles militaires, des sous-officiers et de l’École nationale d’administration. « Voyant mes parents tristes à cause de ma situation, cela m’a toujours redonné la force de persévérer », confie-t-elle. Refusant de considérer l’échec comme une fatalité, elle retourne au Groupe scolaire Seydou Nourou Tall de Pikine, où elle obtient finalement son baccalauréat.

Orientée ensuite en Biologie à la Faculté des sciences avec une bourse complète, elle décide finalement de changer de voie. Les grèves universitaires, une préinscription en informatique à Supinfo Paris restée sans suite faute de visa et son intérêt grandissant pour les technologies la conduisent à l’École supérieure de technologie et de management (ESTM). Fatoumata Ndiaye y poursuit des études en téléinformatique, génie logiciel et administration des réseaux jusqu’au niveau Master, convaincue que le numérique constitue un véritable levier d’avenir.

Le numérique, une compétence au service des autres

À l’ESTM, le numérique devient progressivement une manière de penser autant qu’un domaine d’expertise. Malgré un parcours universitaire rythmé par le travail, les cours du soir, son mariage et même l’apprentissage du mandarin, Caroline refuse de se fixer des limites. « Je ne dis jamais que je ne sais pas faire », résume-t-elle. En 2011, sa rencontre avec Jiggen Tech Hub marque un tournant décisif. Elle y approfondit la programmation, la création de sites web et les bases de données, tout en découvrant une communauté engagée dans la promotion des femmes dans les métiers du numérique.

Cette expérience transforme également sa personnalité. D’une jeune femme timide, elle devient formatrice, prend la parole en public, accompagne des femmes entrepreneures et participe à des camps de code destinés aux jeunes. « Avec Jiggen Tech Hub, j’ai senti que je servais mon pays », explique-t-elle. Cette vision du numérique comme outil d’émancipation se prolonge dans son parcours professionnel, entamé en 2014 chez Philip Morris Sénégal avant de se poursuivre chez JVC Electronic Corporation, CMA-CGM, Studely puis dans le secteur foncier et immobilier. Derrière cette diversité d’expériences, un même fil conducteur demeure : utiliser les compétences numériques, les données et les technologies pour comprendre, organiser et créer de la valeur dans des environnements très différents.

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