https://letechobservateur.sn/
Cheikh Tidiane Sarr à l’ARTP : quinze défis pour une régulation au service du Sénégal numérique

Cheikh Tidiane Sarr à l’ARTP : quinze défis pour une régulation au service du Sénégal numérique

ÉDITORIAL – Ce lundi 5 octobre 2026, Cheikh Tidiane Sarr prendra officiellement fonction à la tête de l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes. Nommé le 10 septembre dernier à l’issue d’un appel à candidatures, l’ingénieur en génie industriel et systèmes de télécommunications succède à Dahirou Thiam. Son arrivée ouvre une nouvelle étape pour une institution dont les décisions concernent les réseaux, les services postaux et, plus largement, les conditions de développement de notre économie numérique.

Je connais l’homme. Nos échanges, ces dernières années, m’ont permis d’apprécier un manager humble, courtois, disponible et à l’écoute. Son parcours de plus de vingt ans dans les télécommunications, largement au sein du Groupe Sonatel et de l’écosystème Orange, lui confère une connaissance approfondie du secteur. Je lui souhaite sincèrement beaucoup de réussite dans cette nouvelle mission au service de l’État.

Cette estime ne préjuge pas du regard que je porterai sur son action. Comme journaliste, mon rôle reste de chercher à comprendre, de poser des questions et de contribuer au débat public. Il serait prématuré de dresser un bilan avant même son installation, comme il serait injuste de lui faire un procès d’intention. Son action pourra être appréciée à partir de ses décisions et de leurs résultats.

Le 4 août dernier, j’écrivais déjà dans Le Tech Observateur un éditorial intitulé « Le prochain Directeur général de l’ARTP devra-t-il gérer le marché d’hier ou celui de demain ? ». Cette interrogation demeure. Les infrastructures restent essentielles, mais les services, les contenus, les entreprises qui les développent et les activités postales méritent également toute notre attention. Sans prétendre établir une feuille de route à la place du régulateur, voici quinze chantiers qui me paraissent importants pour les années à venir.

1. Starlink : une équidistance particulièrement observée

Starlink sera certainement l’un des premiers dossiers suivis avec attention. Starlink Sénégal SUARL a été autorisé comme fournisseur d’accès fixe à Internet par voie satellitaire. Son modèle soulève plusieurs questions : comment contrôler ses obligations de qualité de service, de concurrence ou de fréquences lorsqu’une partie essentielle de son infrastructure se trouve hors du territoire ? Comment appliquer des règles équitables à des entreprises dont les modèles économiques diffèrent profondément ?

Le dossier présente une particularité pour Cheikh Tidiane Sarr : il oppose Starlink à Sonatel, où il a construit une grande partie de sa carrière. La suspension provisoire de l’autorisation de Starlink, ordonnée par la Cour suprême à la suite du recours de Sonatel, ne tranche pas le contentieux au fond. Sans nourrir de soupçon à son égard, on peut comprendre que ses décisions seront particulièrement observées. L’enjeu sera de protéger l’investissement, de permettre l’innovation et de préserver la concurrence sur des bases objectives.

Au-delà du contentieux, cette affaire interroge les moyens dont dispose un régulateur national face à des groupes technologiques mondiaux. Comment faire respecter les règles sénégalaises tout en accueillant des innovations susceptibles d’améliorer la connectivité ? La réponse intéresse l’ensemble du secteur.

2. Licences 5G de Yas et Expresso : un besoin de clarification

Le dossier des attributions de licences 5G à Yas Sénégal et à Expresso Sénégal, dont Le Tech Observateur avait révélé le retrait en juillet 2025, mérite également un éclairage. Selon les informations publiées à l’époque, cette décision devait s’accompagner d’un réexamen des conditions d’attribution.

À mon niveau d’information, je ne dispose pas d’éléments officiels suffisants sur les suites de ce dossier. De nouvelles décisions sont-elles intervenues ? Quelle est aujourd’hui la situation de chaque opérateur ? Quelles conséquences pour le déploiement de la 5G et la concurrence ? Une clarification de l’ARTP et de la tutelle permettrait au public comme aux acteurs économiques de mieux comprendre la situation et les prochaines étapes.

3. Communication : rendre la régulation plus lisible

Ce besoin de clarification renvoie à une attente plus générale : l’accès à l’information. Interroger une institution publique sur une décision, une licence ou la qualité d’un service relève du travail habituel du journaliste et d’une attente légitime du citoyen.

Je souhaite que cette nouvelle étape favorise des échanges réguliers avec une institution disponible pour expliquer ses choix, y compris lorsque les questions sont sensibles. Dire ce qui est établi, ce qui reste à trancher et à quel moment des précisions pourront être apportées contribue à la confiance. La publication de données accessibles et le suivi des engagements des opérateurs aideraient aussi chacun à mieux comprendre l’action du régulateur. Une institution gagne à être connue pour ses décisions autant que pour la manière dont elle les explique.

4. MVNO : comprendre le parcours des opérateurs mobiles virtuels

Les opérateurs mobiles virtuels, ou MVNO, occupent désormais peu de place dans le débat public. Trois acteurs avaient pourtant été retenus en 2017. Depuis, Sirius Telecom, à travers ProMobile, reste le plus visible à mes yeux. Que sont devenus les autres projets ? Quelles difficultés ont-ils rencontrées ? Les conditions d’accès aux réseaux permettaient-elles de construire des entreprises durables ?

Un bilan de cette ouverture serait utile avant d’envisager de nouvelles orientations. Il permettrait de distinguer ce qui relève du modèle économique, des conditions commerciales, du cadre réglementaire ou des choix des entreprises concernées. L’intérêt des MVNO réside dans leur capacité à proposer des services et des offres qui enrichissent le marché. Comprendre leur trajectoire aiderait à apprécier les possibilités encore ouvertes.

5. Concurrence : préserver les conditions d’un marché ouvert

Sonatel occupe une place structurante sur le marché sénégalais. Yas, Expresso et les autres acteurs disposent de moyens et de capacités d’investissement différents. Cette diversité rend la recherche d’un équilibre concurrentiel particulièrement délicate.

Comment reconnaître l’effort d’investissement sans laisser se constituer des barrières excessives à l’entrée ? Comment permettre aux acteurs plus modestes de se développer tout en maintenant des exigences communes ? Ces questions prendront encore davantage d’importance avec l’arrivée de nouveaux modèles. Une régulation prévisible, fondée sur des critères transparents, me paraît essentielle pour donner confiance aux investisseurs et préserver le choix des consommateurs.

6. Qualité de service : une attente de tous les jours

C’est l’un des sujets sur lesquels mes attentes sont les plus fortes. Je sais que les équipes de l’ARTP effectuent des contrôles, notamment lors des grands événements religieux. Ce travail est précieux. La qualité de service se joue également dans l’expérience quotidienne de ceux qui téléphonent, étudient, travaillent ou commercent en ligne.

Comme consommateur, j’éprouve parfois le sentiment d’une dégradation : connexions instables, difficultés de communication, expérience variable selon les zones et les heures. Ce ressenti ne constitue toutefois pas une mesure scientifique. C’est précisément là que les données du régulateur peuvent éclairer le débat.

Où les difficultés se concentrent-elles ? Sur quels réseaux et quelles technologies ? Quelles améliorations sont constatées après les contrôles ? Des résultats régulièrement publiés, compréhensibles et accompagnés d’un suivi des corrections permettraient de rapprocher la régulation de l’expérience réelle des usagers.

7. Fibre : mieux partager les infrastructures

Le Sénégal dispose de réseaux de fibre appartenant à plusieurs acteurs publics et privés. Leur utilisation et les possibilités de mutualisation constituent un enjeu économique important. Dans quelles situations le partage permettrait-il d’étendre plus rapidement les services, de réduire les coûts ou d’éviter la multiplication des travaux sur les mêmes axes ?

Cette réflexion suppose aussi de reconnaître les investissements déjà consentis. Des conditions d’accès équilibrées peuvent rémunérer cet effort tout en facilitant l’arrivée de nouvelles offres. Il serait intéressant de mieux connaître les possibilités de mutualisation, les obstacles rencontrés et les résultats que l’on pourrait raisonnablement en attendre pour les entreprises et les consommateurs.

8. Fréquences et 5G : apprécier les usages concrets

Avec la 5G, les objets connectés, les réseaux privés et le satellite, la gestion du spectre prend une importance croissante. Au-delà des attributions et des annonces de couverture, une question mérite d’être posée : quels usages se développent grâce aux fréquences mises à disposition ?

Que peut apporter la 5G à l’industrie, à l’agriculture, à la santé, aux ports ou aux universités ? Quels projets passent de l’expérimentation à une utilisation effective ? Un suivi de ces usages, en lien avec les secteurs concernés, aiderait à apprécier les bénéfices des nouvelles technologies. Il permettrait aussi de mieux comprendre les freins à leur adoption et les besoins auxquels elles peuvent réellement répondre.

9. Couverture du territoire : réduire les inégalités d’accès

Les expériences numériques restent très différentes selon les territoires. Là où certains envisagent de passer de la 4G à la 5G, d’autres cherchent encore une connexion suffisamment stable pour accomplir des démarches simples. Ces écarts ont des conséquences sur l’éducation, la santé, l’activité économique et l’accès aux services publics.

Comment mieux articuler les investissements des opérateurs, les mécanismes de service universel, l’action du FDSUT et les possibilités du satellite ? Quels résultats obtient-on dans les localités les moins bien desservies ? Des objectifs territoriaux lisibles et un suivi public des progrès contribueraient à donner une traduction concrète à l’ambition d’inclusion numérique. Le lieu de résidence ne devrait pas limiter autant les possibilités offertes à chacun.

10. Évolution de l’ARTP : anticiper et coopérer

Les plateformes mondiales, les services financiers numériques, l’intelligence artificielle, le cloud et les centres de données font apparaître des questions qui traversent plusieurs secteurs. Dans cet environnement, les frontières entre compétences institutionnelles deviennent parfois difficiles à lire pour les entreprises comme pour les citoyens.

Quelle évolution envisager pour l’ARTP ? Quelles expertises renforcer et quelles coopérations approfondir avec les autres autorités ? La réflexion mérite d’être menée sans supposer que toute question numérique relève d’une seule institution. Une meilleure coordination, des responsabilités clairement définies et une capacité d’anticipation renforcée pourraient contribuer à une régulation plus cohérente. C’est aussi sur cette aptitude à comprendre les transformations du secteur que la nouvelle direction sera attendue.

11. Économie numérique : regarder la valeur créée au-delà des réseaux

Que produisons-nous avec les réseaux dans lesquels nous investissons ? Derrière les abonnements et les volumes de données se trouvent des entreprises, des emplois, des services et des revenus. Une réflexion sur la régulation de l’économie numérique gagne à examiner les conditions dans lesquelles une entreprise sénégalaise peut développer une application, commercialiser une solution et accéder à ses clients.

Quelle place nos acteurs occupent-ils dans la valeur créée par les usages numériques ? Quels obstacles freinent leur développement ? L’ARTP pourrait contribuer, avec les institutions concernées, à mieux documenter cette économie et à identifier les barrières qui relèvent de ses compétences. La capacité du pays à produire et à vendre ses propres services mérite une place plus importante dans l’appréciation de nos progrès numériques.

12. Écosystème local : faire davantage entendre les innovateurs

Une startup qui développe un service agricole, une entreprise qui propose une solution de santé ou un fournisseur de services à valeur ajoutée ont également un regard utile à partager avec le régulateur. Leurs difficultés peuvent concerner l’accès aux services des opérateurs, les coûts, les délais de traitement ou la compréhension des procédures.

Des échanges réguliers avec les entrepreneurs, les développeurs et les petites entreprises permettraient de mieux saisir ces réalités. Les conditions d’accès au marché sont-elles suffisamment transparentes et prévisibles ? Certains projets pourraient-ils bénéficier d’expérimentations encadrées ? Une écoute suivie de cet écosystème aiderait à identifier des ajustements concrets, tout en préservant les exigences de protection du public. Elle donnerait aussi davantage de place aux acteurs qui inventent les usages de demain.

13. Contenus et plateformes : examiner l’accès au public et le partage de la valeur

Les réseaux transportent de l’information, de la culture, de l’éducation et du divertissement. Pour un média sénégalais, un créateur ou un éditeur de contenus pédagogiques, la connexion représente une première condition. La visibilité, la distribution et la possibilité de tirer un revenu de son travail sont tout aussi déterminantes.

Dans quelles conditions les contenus locaux parviennent-ils à leur public ? Comment se répartit la valeur entre producteurs, distributeurs, opérateurs et plateformes ? Ces questions appellent une réflexion commune entre les autorités compétentes et les professionnels concernés, dans le respect de la liberté d’expression et du pluralisme.

L’ARTP peut y apporter sa connaissance des réseaux et des relations économiques qui s’y organisent. Il me semblerait utile que cette dimension trouve davantage de place dans le débat sur la régulation, avec une attention particulière aux possibilités de développement des acteurs sénégalais.

14. Secteur postal : donner davantage de visibilité à ses enjeux

Le secteur postal mérite une place entière dans les attentes adressées à l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes. Quels délais d’acheminement, quelle couverture territoriale et quelle transparence tarifaire peut-on attendre des opérateurs ? Quels recours sont accessibles lorsqu’un courrier ou un colis se perd ?

La situation de l’opérateur public, les conditions de concurrence et l’accès au service postal universel constituent autant de sujets d’intérêt public. Une meilleure visibilité sur les obligations des acteurs et sur la qualité des prestations aiderait à comprendre les progrès accomplis comme les difficultés persistantes. Pour les citoyens et les entreprises, pouvoir expédier et recevoir de manière fiable reste un besoin concret, particulièrement en dehors des grands centres urbains.

15. Commerce électronique : mieux relier la vente en ligne et la livraison

Le commerce électronique fait se rencontrer les enjeux numériques et postaux. Pour le vendeur comme pour l’acheteur, une transaction dépend aussi de ce qui se passe après la commande : prise en charge, acheminement, livraison et traitement des éventuelles réclamations.

Comment accompagner les nouveaux services de livraison, améliorer la traçabilité des colis et rendre les responsabilités plus lisibles ? Dans quelles conditions un commerçant installé en région peut-il vendre au-delà de sa localité sans que les coûts de transport découragent ses clients ?

Une réflexion associant l’ARTP, les administrations et les professionnels concernés pourrait aider à mieux organiser cette chaîne. L’adressage, la qualité de service et l’information du consommateur sont des sujets très pratiques, dont dépend aussi la confiance dans le commerce électronique sénégalais.

Ces quinze chantiers ne constituent ni une liste exhaustive ni un programme dont j’ignorerais les contraintes. Certains relèvent directement de l’ARTP ; d’autres supposent des décisions publiques, des coopérations institutionnelles ou l’engagement des acteurs privés. Ils traduisent les interrogations d’un journaliste et d’un usager attentif à l’évolution du secteur.

Cheikh Tidiane Sarr apporte une expérience qui peut être utile à cette nouvelle étape. Je suivrai avec intérêt la vision qu’il partagera, les échanges qu’il ouvrira et les premières orientations de son action. Je lui souhaite pleine réussite, ainsi qu’aux équipes de l’ARTP : une régulation crédible, accessible et attentive aux réalités du pays représente une chance pour les consommateurs, les entreprises et l’ensemble de l’économie sénégalaise.

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
1 Commentaire
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Achime Malick NDIAYE-A&B
Achime Malick NDIAYE-A&B
8 heures il y a

Bravo Ousmane ! T’as fait un memo au nouveau DG que nous felicitons au passage et à qui nous souhaitons plein succes pour cette noble et patriotique mission.C’est vrai que la Regulation des secteurs (communication electronique et poste) est tres delicate mais aussi challenging ! Esperons que Mr SARR va mettre une brique de plus et j’ai pas de doute ! Parce que au Secteur du numerique,il faut beaucoup de réactivité et de transparence.Les acteurs sont des sachants et des hommes et des femmes du Metiers (Ici tout b’est pas permis ! Sinon y’aura les “Baye Fall” (Rires )

LETECHOBSERVATEUR Fond Blanc 445x180 Blanc

Toute l’actualité IT en direct de Dakar 

CONTACT
1
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x