Dans un contexte mondial marqué par l’explosion du cloud, de l’intelligence artificielle et des services numériques intensifs en données, l’Africa Data Centres Association (ADCA) publie son Rapport économique 2026 sur les centres de données en Afrique. Ce document de référence analyse la place encore marginale du continent dans l’écosystème mondial des infrastructures numériques, alors même que la demande en puissance de calcul et en stockage connaît une croissance accélérée.
Le rapport met en lumière les opportunités offertes par l’essor des data centres, mais aussi les défis structurels persistants liés à la connectivité, à l’énergie, à la gouvernance des données et à la souveraineté numérique, désormais au cœur des stratégies de développement économique africaines.
Longtemps invisibles du grand public, les centres de données sont désormais considérés comme des infrastructures critiques, au même titre que l’électricité, les transports ou les télécommunications. Ils assurent le stockage, le traitement et l’échange des données qui alimentent le cloud, les services publics numériques, les paiements électroniques, le streaming ou encore l’IA.
Le rapport rappelle que plus de 95 % du trafic Internet mondial transite par ces installations. Pourtant, malgré une population jeune et fortement connectée, l’Afrique ne représente qu’environ 0,6 % de la capacité mondiale des centres de données, révélant un décalage profond entre la production de données sur le continent et leur traitement effectif, majoritairement assuré hors d’Afrique.
Une dépendance structurelle à l’hébergement offshore
Cette faible capacité locale entraîne une dépendance massive à l’hébergement à l’étranger, principalement en Europe et en Amérique du Nord. Une situation qui soulève plusieurs enjeux géostratégiques : exposition aux juridictions étrangères, vulnérabilité des données sensibles, dépendance vis-à-vis des grandes plateformes cloud internationales et perte de valeur économique.
Selon le rapport, ce modèle reste largement « extractif » : les données brutes sont exportées, tandis que les services numériques à forte valeur ajoutée sont importés. À l’inverse, le développement de capacités locales de centres de données permettrait de renforcer la sécurité, d’améliorer les performances des services numériques et de retenir davantage de valeur sur le continent.
L’IA, nouveau catalyseur des infrastructures numériques
L’un des enseignements majeurs du rapport concerne l’impact de l’intelligence artificielle sur les besoins en infrastructures. Contrairement aux usages traditionnels du numérique, l’IA requiert une puissance de calcul élevée, des densités énergétiques importantes, des systèmes de refroidissement avancés et surtout une faible latence.
Or, héberger des charges de travail IA à l’extérieur du continent génère des délais incompatibles avec les applications en temps réel. Le rapport souligne ainsi l’émergence d’une nouvelle fracture numérique : la fracture du calcul, qui dépasse désormais la simple question de l’accès à Internet.
Dans ce contexte, la proximité des centres de données devient un facteur déterminant de compétitivité. Les pays disposant d’infrastructures locales bénéficient d’une meilleure qualité de service et attirent davantage d’investissements numériques.
Une croissance rapide… mais encore sous-utilisée
Porté par les investissements des hyperscalers, des opérateurs régionaux et des institutions de financement du développement, le marché africain des centres de données connaît une croissance soutenue. La capacité installée devrait tripler d’ici 2030, atteignant environ 1,2 GW de charge IT.
Cependant, le rapport met en évidence un paradoxe : une large part de cette capacité reste aujourd’hui sous-exploitée. En dehors de l’Afrique du Sud, seule une fraction des infrastructures existantes est effectivement utilisée. Même dans les hubs les plus matures, l’occupation demeure partielle.
Ce décalage s’explique moins par un manque de demande que par un retard d’usage, lié notamment au coût élevé de la data, aux disparités d’adoption numérique et à la maturité encore inégale des écosystèmes locaux. Pour les auteurs du rapport, cette situation constitue moins un risque qu’une réserve stratégique en anticipation du prochain cycle de croissance.
Connectivité et énergie, piliers de la montée en puissance
Le développement des centres de données ne peut être dissocié de celui des infrastructures de connectivité. Le rapport souligne les progrès réalisés avec l’expansion des câbles sous-marins, des réseaux terrestres en fibre optique et, plus récemment, des solutions satellitaires en orbite basse.
Mais l’autre pilier fondamental reste l’énergie. Les centres de données étant fortement consommateurs d’électricité, leur viabilité dépend de la fiabilité du réseau et de la disponibilité de sources durables. À ce titre, l’Afrique dispose d’un avantage stratégique majeur grâce à son potentiel en énergies renouvelables : solaire, hydroélectricité, éolien et géothermie.
Exploitées intelligemment, ces ressources pourraient faire du continent un pôle de centres de données plus sobres, compétitifs et alignés sur les objectifs climatiques mondiaux.
Investissements, régulation et souveraineté des données
Le rapport insiste sur le rôle croissant des politiques publiques et de la régulation. Plus de 40 pays africains se sont dotés de lois sur la protection des données, et la question de la localisation des données s’impose progressivement comme un levier de structuration du marché.
Loin de freiner l’investissement, une régulation claire et prévisible est perçue par les investisseurs comme un signal positif, favorisant la bancabilité des projets et l’ancrage d’infrastructures locales. Les centres de données sont désormais considérés non plus comme de simples actifs immobiliers, mais comme de véritables infrastructures de souveraineté, essentielles à la cybersécurité, à la modernisation de l’État et à l’industrialisation numérique.
Un tournant décisif pour le futur numérique africain
En filigrane, le Rapport économique 2026 sur les centres de données en Afrique trace une équation claire : sans capacités locales de calcul, l’Afrique restera dépendante des infrastructures étrangères pour son développement numérique. À l’inverse, en investissant dans des centres de données modernes, énergétiquement durables et prêts pour l’IA, le continent peut transformer ses données en levier de croissance, d’innovation et de souveraineté.
La fenêtre d’opportunité est ouverte. Reste désormais à aligner investissements, politiques publiques, énergie et formation des talents pour que l’Afrique ne soit plus seulement consommatrice de services numériques, mais pleinement actrice de son avenir digital.